- Auteur Jacques Jarmasson
- Temps de lecture 9 min
Aïda ouvre magistralement la saison lyrique de l’Opéra Grand Avignon
Entre des solistes remarquables, un orchestre somptueux et des chœurs d’une grande cohésion, la nouvelle production d’Aïda de Verdi à l’Opéra Grand Avignon a offert au public avignonnais une soirée d’une rare intensité. Une réussite artistique saluée dans une salle où le personnel, en grève illimitée, a tenu à faire entendre ses revendications avant le lever de rideau.

David Vardan (Amonasro) et Claire de Monteil (Aïda) dans Aïda de Verdi à l’Opéra Grand Avignon. © Thomas O’Brien / Opéra Grand Avignon
C’est avec Aïda, l’un des chefs-d’œuvre les plus populaires de Giuseppe Verdi, que l’Opéra Grand Avignon a ouvert, vendredi 16 octobre, sa saison lyrique 2026-2027. Deux autres représentations ont suivi, dimanche 18 et mardi 20 octobre, permettant au public de retrouver toute la puissance dramatique d’Aïda, cet opéra en quatre actes créé en 1871, où l’amour se heurte aux exigences du pouvoir, aux conflits et aux passions humaines. Une ouverture de saison particulièrement réussie, portée par une distribution de premier plan.
Le personnel en grève avant le lever de rideau
Avant même les premières notes, toutefois, l’actualité sociale de l’établissement s’est invitée dans la salle. Le personnel de l’Opéra a pris la parole pour expliquer les raisons de son mouvement de grève, déposé pour une durée illimitée. Difficultés d’effectifs et de remplacement, dégradation des conditions de travail, dysfonctionnements organisationnels, problèmes de management et sentiment de manque de considération figurent parmi les motifs de mécontentement dénoncés depuis plusieurs années.
Les agents ont néanmoins tenu à reconnaître les efforts consentis par le Grand Avignon concernant les postes, tout en souhaitant que cette avancée constitue un premier pas vers des réponses plus larges et concrètes. « Attention, nous ne faisons pas grève contre vous », ont-ils tenu à préciser à l’adresse du public, auquel ils ont rappelé leur attachement et leur passion pour leur métier. Le spectacle aurait bien lieu, mais sans fermeture du rideau durant la représentation, afin de rendre visible le travail habituellement accompli dans l’ombre. Des propos accueillis par de chaleureux applaudissements, accompagnés d’un soulagement manifeste : la soirée lyrique était bien maintenue.

Une lecture dramaturgique qui donne à l’œuvre une résonance contemporaine : Aïda selon Frédéric Roels
Directeur de l’Opéra Grand Avignon, Frédéric Roels signe la mise en scène de cette nouvelle production. Plutôt que de céder à la tentation d’une Égypte antique monumentale, avec ses décors grandioses et ses effets spectaculaires, il privilégie une approche resserrée, centrée sur la dramaturgie et les tourments intérieurs des personnages. Un choix audacieux, mais particulièrement pertinent, qui permet à l’œuvre de Verdi de traverser le temps et de toucher le spectateur avec une force intacte.
La pierre, élément central de la scénographie imaginée par Bruno De Lavenère, structure l’espace et en modifie la perception au fil du drame. Elle devient tour à tour refuge, frontière infranchissable ou tombeau, enfermant les protagonistes dans un univers où la liberté semble toujours leur échapper. Les costumes de Lionel Lesire accompagnent cette vision, tandis que les lumières de Laurent Castaingt, d’une remarquable efficacité, sculptent les volumes et soulignent les tensions, les contrastes et les zones d’ombre de l’action.
Dans cet espace contraint, les chœurs forment une foule compacte, presque une communauté anonyme dont le regard pèse sur les destins individuels. La tragédie d’Aïda et de Radamès prend alors une dimension universelle : celle de l’amour empêché, du pouvoir qui écrase et des rêves sacrifiés sur l’autel des conventions. Une œuvre vieille de plus de 150 ans, mais dont les thèmes demeurent d’une brûlante actualité. Dans ce monde fermé, l’espoir ne subsiste que dans la perspective d’un ailleurs, quitte à ce que celui-ci ne puisse être atteint que dans la mort.
Cette lecture s’inscrit pleinement dans la thématique de la nouvelle saison de l’Opéra Grand Avignon, consacrée aux « captives ».
Des solistes de grande classe : la distribution d’Aïda
Dans le rôle-titre, Claire de Monteil a incarné une Aïda bouleversante, toute de noblesse et de sensibilité. Prisonnière de sa condition et déchirée entre l’amour qu’elle porte à Radamès et son attachement à sa patrie, elle a su donner à son personnage une dimension profondément humaine. Son interprétation a rendu particulièrement sensible la fragilité de cette héroïne.

Face à elle, Eduardo Aladrén, en Radamès, s’est montré à la hauteur des exigences d’un rôle aussi prestigieux que redoutable. Le guerrier victorieux, partagé entre son devoir militaire et sa passion amoureuse, exige une puissance vocale capable de porter les élans héroïques comme les moments de doute les plus intimes. Le ténor a su donner toute son ampleur à cette dualité.
Marie Gautrot, en Amneris, mérite une mention toute particulière. Annoncée comme diminuée par de légers problèmes de santé, la mezzo-soprano a pourtant défendu son rôle avec une autorité et une présence remarquables. Rivalité amoureuse, jalousie, orgueil, cruauté parfois, mais aussi vulnérabilité et désespoir : Amneris est l’un des personnages les plus complexes de l’opéra, et son interprète en a fait ressortir toute la richesse. Sa prestation, d’autant plus admirable dans ces circonstances, a donné au drame une intensité supplémentaire. Une magnifique démonstration de métier et d’engagement artistique.

Autre grande figure de cette distribution, David Vardan a prêté à Amonasro une présence imposante et une belle force dramatique. Père d’Aïda, roi vaincu et prisonnier, il incarne la résistance d’un peuple autant que la violence d’un pouvoir qui se prolonge jusque dans l’intimité familiale. Le baryton a su faire entendre l’autorité du personnage.
Enfin, Nika Guliashvili, dans le rôle de Ramfis, a apporté toute la gravité requise à cette figure sacerdotale, incarnation d’un ordre religieux inflexible.
À leurs côtés, Jacques-Greg Belobo, en Roi d’Égypte, a tenu avec assurance son rôle de souverain, tandis qu’Aurélie Jarjaye, en Sacerdotessa, et Julien Desplantes, dans le rôle du messager, ont complété avec talent une distribution particulièrement homogène.
Un orchestre magnifique, des chœurs remarquables : Débora Waldman au pupitre
Sous la direction de Débora Waldman, familière de la scène avignonnaise, l’Orchestre national Avignon-Provence a livré une prestation de très belle tenue. Sous sa direction, l’orchestre s’est montré à la hauteur de cette ambition, contribuant largement à la réussite musicale de la soirée.
La Marche triomphale et les trompettes d’Aïda
Impossible, bien sûr, d’évoquer Aïda sans parler de sa célèbre Marche triomphale et de ses sonneries de trompettes, parmi les pages les plus immédiatement reconnaissables de tout le répertoire lyrique. Verdi avait fait concevoir spécialement pour l’ouvrage des trompettes droites, devenues les fameuses « trompettes d’Aïda », afin d’obtenir une couleur sonore singulière et un effet de procession éclatant.
À Avignon, le quatuor de trompettes contemporaines réparti dans la salle a produit un effet spectaculaire, mais sa disposition n’a pas fait l’unanimité. Certains spectateurs du premier balcon latéral ont pu souffrir d’une proximité excessive avec l’un des pavillons, au point de devoir se boucher les oreilles, tandis que d’autres n’ont pas pleinement bénéficié de l’équilibre sonore recherché, malgré le talent des interprètes. Une réserve pourtant très ponctuelle.

Les chœurs d’Avignon et de Montpellier
Les chœurs ont pleinement convaincu. Réunis une nouvelle fois, le Chœur de l’Opéra Grand Avignon et le Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie ont fait preuve d’une cohésion, d’une justesse et d’une homogénéité remarquables. La précision des ensembles, la maîtrise des nuances et un dosage sonore particulièrement équilibré ont donné toute leur ampleur aux grandes scènes collectives. Un travail de grande qualité, à mettre au crédit des chefs de chœur Alan Woodbridge et Noëlle Gény.
Le Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Le Ballet de l’Opéra Grand Avignon, avec les chorégraphies de Martin Harriague, a également participé à la réussite visuelle de cette production. Le mouvement s’intègre à la dramaturgie et prolonge les tensions qui traversent l’œuvre. La qualité des lumières de Laurent Castaingt mérite, elle aussi, d’être soulignée, elles accompagnent avec finesse cette mise en scène épurée.

Une ouverture de saison pleinement réussie : l’Opéra Grand Avignon lance sa saison 2026-2027
La pertinence de la mise en scène de Frédéric Roels, la direction de Débora Waldman, la qualité de l’Orchestre national Avignon-Provence, l’excellence des chœurs et l’engagement d’une distribution de haut niveau ont permis de donner à ce grand classique toute sa force expressive.
Loin de n’être qu’un opéra à grand spectacle, Aïda révèle ici sa profondeur humaine, ses contradictions et sa modernité. L’émotion naît autant de la sobriété du dispositif scénique que de la puissance de la musique. Une réussite collective qui témoigne du savoir-faire des équipes de l’Opéra Grand Avignon et de la vitalité de la scène lyrique locale.
La soirée aura également rappelé que derrière la magie du spectacle se trouve le travail quotidien de nombreux professionnels, dont la mobilisation a marqué les premières représentations de la nouvelle saison. Malgré ce contexte social délicat, les artistes et les équipes ont permis au public de vivre un grand moment d’opéra.












