- Auteur Danielle Dufour-Verna
- Temps de lecture 6 min
‘Il Barbiere di Siviglia’ triomphe à l’Opéra de Marseille
Rossini a fait vibrer les murs de l’Opéra de Marseille. La nouvelle production du chef-d’œuvre de l’art lyrique, « Il Barbiere di Siviglia », a conquis le public phocéen par son énergie débordante et sa maîtrise vocale. Entre rires, virtuosité et une mise en scène inventive, cette représentation s’impose comme l’un des grands sommets de la saison, confirmant une fois de plus l’immortalité de Figaro. Retour sur une soirée placée sous le signe de l’allégresse et du triomphe.

‘Il Barbiere di Siviglia’ à l’Opéra de Marseille ©Christian Dresse
Ce 26 décembre 2025, l’Opéra de Marseille a ouvert ses portes à un « Barbier de Séville » (Il Barbiere di Siviglia) d’une vitalité prodigieuse. Entre virtuosité vocale, intelligence scénique et direction d’orchestre incisive, cette production s’impose comme le sommet lyrique de cette fin d’année.
Il est des soirs où l’alchimie entre une salle et une scène confine au sacré. Hier, sous les ors du temple de la rue Molière, Rossini n’était plus un compositeur lointain, figé dans les manuels d’histoire, mais un contemporain facétieux, un compagnon de fête dont le génie semble avoir été écrit pour l'acoustique et l'âme marseillaises.
‘Il Barbiere di Siviglia’ triomphe à l’Opéra de Marseille
L'Orchestre de l’Opéra de Marseille, sous la direction d'Alessandro Cadario
Un orchestre et un chef inspirés
Dès l’ouverture, le ton était donné : ici, la musique ne s’écoute pas, elle se respire. Le Poumon de Séville : Une Fosse Incandescente Au pupitre, Alessandro Cadario n’a pas seulement dirigé une partition, il a sculpté le silence et dompté l’orage. Sous sa baguette, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille a retrouvé une souplesse féline, cette capacité organique à passer du murmure de la confidence au fracas du tonnerre avec une précision d’horloger. Le fameux crescendo rossinien a retrouvé ici sa fonction originelle : une montée de sève, une accélération cardiaque qui emporte tout sur son passage. Le chef évite le piège de la précipitation mécanique pour privilégier une dynamique de chambre, laissant respirer les vents et donnant aux cordes un brillant arachnéen.

Des corps qui chantent, des voix qui jouent
Ce qui frappe d’emblée dans cette distribution, c’est l’abolition de la frontière entre le chanteur et le comédien. Chaque interprète semble habité par une urgence dramatique qui transcende la simple performance technique. Vito Priante, en Figaro solaire, possède ce charisme animal qui transforme chaque apparition en événement. Son Largo al factotum n’est pas une simple démonstration de force, mais une véritable profession de foi, portée par une diction d’une vélocité stupéfiante et un baryton au timbre riche et cuivré. Il est le pivot de cette comédie humaine, un Figaro stratège, bondissant, dont l'aisance scénique contamine ses partenaires. À ses côtés, la Rosina d’Éléonore Pancrazi est une révélation majeure. Loin des ingénues mièvres ou des chipies de convention, elle campe une femme de tête dont chaque vocalise semble être une pensée en mouvement. Son timbre de mezzo-soprano, velouté dans le grave et d'une insolente clarté dans l'aigu, lui permet de dessiner une Rosina complexe, à la fois tendre et redoutable. Son duo avec le Figaro de Priante est un modèle de complicité, où le jeu de regards complète la perfection des lignes de chant. Le Comte Almaviva de Santiago Ballerini est le partenaire idéal. Ténor à la ligne de chant aristocratique, il évite la caricature de l’amoureux transi pour offrir une incarnation pleine de panache. La maîtrise de ses coloratures, d'une précision cristalline, et la beauté de son émission font de lui le cœur battant de cette production. Le duo qu’il forme avec Pancrazi — d’une élégance rare — rappelle que le bel canto est avant tout une affaire de style et d’intelligence émotionnelle.
Le génie comique et l’ombre de la calomnie
Le génie comique culmine dans les figures antagonistes de Bartolo et Basilio. Marc Barrard nous offre un Bartolo magnifique d’humanité blessée. Plutôt que de n’être qu’un barbon ridicule, il donne à son personnage une épaisseur tragicomique, soulignant par son chant impeccable la frustration d’un homme dépassé par la jeunesse. Quant à la « Calomnie » d’Alessio Cacciamani, elle est un moment de pure beauté burlesque. Sa basse profonde, caverneuse et pourtant d’une agilité redoutable, a fait vibrer les structures mêmes du théâtre. Son interprétation, terrifiante de précision, transforme cet air célèbre en une démonstration de puissance vocale brute, provoquant une ovation méritée. Il ne faut pas oublier l'excellence des seconds rôles, notamment la Berta de Andreea Soare, qui transforme son air du second acte en un moment de pure poésie suspendue, prouvant qu'il n'y a pas de petits rôles dans une production de cette envergure.

Une scénographie de la clarté
La mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau est un écrin de lumière. Évitant les relectures modernistes pesantes, il propose une vision lisible, élégante et résolument méditerranéenne. Dans des décors somptueux évoquant une Méditerranée éternelle — murs blanchis, volets clos, jeux de volets et jeux d'ombres — les lumières de Gilles Gentner soulignent l’éclat des costumes, créant des tableaux d'une beauté plastique saisissante. Le Chœur de l’Opéra, toujours remarquable de cohésion et d'implication scénique, n’est pas une masse statique mais une foule vivante, participant pleinement à la liesse générale et à la dynamique du chaos organisé voulu par Rossini.
L’excellence de la transmission
Il faut saluer la direction de Maurice Xiberras. Programmer ce chef-d’œuvre avec une telle exigence, en réunissant un tel plateau de chanteurs-acteurs, est un acte fort. C’est affirmer que l’opéra est un art populaire au sens le plus noble : un art qui rassemble, qui divertit sans jamais sacrifier la qualité, et qui éveille les sens.
La réception est, à l’image du spectacle, incandescente.
Il Barbiere di Siviglia à l'Opéra de Marseille est plus qu’un succès : c’est un éblouissement. On sort de ce spectacle avec le sentiment d’avoir partagé un secret, celui d’une joie retrouvée, une étincelle de vie indispensable en ces temps troublés.











