- Auteur Yvan Zakarian
- Temps de lecture 8 min
Jazz Avignon Musics : Odeza et Kareen Guiock Thuram referment une 34e édition sous le signe du partage
Standing ovation pour la soirée de clôture du festival Jazz Avignon Musics ce 2 août 2026 : Kareen Guiock Thuram a livré l’aboutissement de trois ans de tournée autour de Nina Simone, entre colère, douceur et un final chanté au milieu du public. Face à elle, le jeune trio Odeza a électrisé la scène du Cloître des Carmes d’un jazz nourri d’électro.

Kareen Guiock Thuram en concert avec son trio, hommage à Nina Simone, Cloître des Carmes, Avignon, 2026. ©YZ
Extrait vidéo ©YZ
Jazz Avignon Musics : Odeza et Kareen Guiock Thuram - Cloître des Carmes – Avignon, 2 août 2026
Lorsque les derniers applaudissements du Festival d'Avignon se sont tus et que les compagnies ont quitté les remparts, la Cité des Papes retrouve peu à peu un autre rythme. C'est alors qu'un autre festival prend le relais. Plus confidentiel, mais tout aussi passionné, Jazz Avignon Musics fait résonner le jazz dans l'un des plus beaux écrins de la ville d'Avignon : le Cloître des Carmes.
À peine franchi la porte, le temps semble ralentir. Avant même que les musiciens n'entrent en scène, les conversations s'engagent autour du bar, les habitués se retrouvent, les bénévoles accueillent chaque spectateur avec le sourire. Les artistes eux-mêmes ne sont jamais très loin et prolongent volontiers les échanges après les concerts. Ici, on ne vient pas seulement écouter un concert ; on partage un moment. Cette atmosphère chaleureuse est devenue l'une des signatures du festival, portée par une équipe de bénévoles particulièrement investie, sous l'impulsion de son directeur artistique Gilles Louis-Eloi et de son président Jean-Christophe Thomassin.
Pour sa 34e édition, Avignon Jazz Musics confirme le souffle nouveau qui accompagne son changement d'identité. Plus qu'un nouveau nom, c'est un véritable projet culturel qui se dessine : faire vivre le jazz tout au long de l'année. Concerts, partenariats avec d'autres festivals, développement du Tremplin européen, nouveaux rendez-vous… l'ambition est d'ancrer durablement le jazz dans la vie culturelle avignonnaise tout en restant fidèle à l'esprit qui fait la réputation du festival depuis plus de trente ans.
Cette édition en a une nouvelle fois apporté la preuve. Le Tremplin européen a permis de découvrir de jeunes talents, avec notamment le duo Crossing, formé par Xavier Belin et Baptiste Poulin. Le public a également pu assister au concert de Célia Kameni et retrouver le lauréat 2025, Ola Tunji. Le festival s'est par ailleurs offert une parenthèse « hors les murs » avec Henri Texier et son Blue Roots Quintet, accueillis au Domaine Dauvergne & Ranvier, à Tavel.
Une programmation qui fait ainsi dialoguer découvertes et artistes confirmés, tout en ouvrant le festival sur le territoire.
Kareen Guiock Thuram, la liberté totale dans son hommage à Nina Simone
Le concert du 2 août 2026, soirée de clôture, résumait parfaitement cette philosophie : offrir une scène à la jeune génération avec Odeza, avant de laisser place à une artiste désormais pleinement installée, Kareen Guiock Thuram.

Odeza, un jazz nourri d'électro pour le Tremplin européen
Lauréat du Prix du Jury du Nîmes Métropole Jazz Festival 2025, Odeza se produisait à Avignon grâce au partenariat entre le Tremplin Jazz d'Avignon et Jazz70 – Nîmes Métropole Occitanie, qui permet aux lauréats des deux manifestations de se produire sur leurs scènes respectives.
Le trio réunit Owen Montaudié au vibraphone, Antoine Favaro au piano et Axel Lagarde à la batterie. Une instrumentation originale qui attire immédiatement l'attention.
Leur musique prend corps dans la tradition du jazz tout en regardant résolument vers les musiques électroniques. On pense parfois aux climats du Esbjörn Svensson Trio, à l'énergie répétitive de GoGo Penguin, tandis que certaines constructions rythmiques évoquent les univers de Jeff Mills ou Laurent Garnier. Pourtant, Odeza ne juxtapose jamais les influences : il les transforme pour créer une identité déjà bien affirmée.
Le vibraphone apporte une lumière singulière, le piano développe des motifs mélodiques qui évoluent progressivement tandis que la batterie d'Axel Lagarde fait respirer l'ensemble avec précision et souplesse. Les trois musiciens présentent leurs compositions avec humour et simplicité. Une manière naturelle d'installer une proximité avec le public, qui se laisse progressivement entraîner dans cet univers à la fois accessible et exigeant.
Au terme de leur prestation, le Cloître des Carmes leur réserve une chaleureuse standing ovation. Une belle récompense pour ce trio dont on devrait entendre parler bien au-delà des tremplins.

Kareen Guiock Thuram, une voix qui a trouvé sa liberté, l'aboutissement de son hommage à Nina Simone
Nous suivons Kareen Guiock Thuram depuis les débuts de son hommage à Nina Simone. Du New Morning à Paris en 2023 au Théâtre Christian Liger, en passant par le Nîmes Métropole Jazz Festival puis Saisons Jazz à Pau en mai 2025, nous avons vu ce spectacle évoluer au fil des tournées.
Au Cloître des Carmes, nous avons eu le sentiment d'assister à l'aboutissement de cette aventure artistique. Le spectacle a gagné en liberté, en intensité et en naturel, sans jamais perdre la sincérité qui nous avait séduits dès les premiers concerts.
Dès son entrée en scène, une évidence s'impose : Kareen Guiock Thuram dialogue avec Nina Simone, son héritage et en livre une lecture profondément personnelle.
Il y a d'abord cette voix. Ample, profonde, chaleureuse, immédiatement reconnaissable. Un timbre grave et généreux qui évoque parfois les grandes dames du jazz comme Sarah Vaughan ou Cassandra Wilson, tout en conservant une identité qui lui est propre.
À ses côtés, Kevin Jubert au piano, Rody Cereyon à la basse et Tilo Bertholo à la batterie forment un trio d'une grande finesse. Chacun écoute l'autre, laissant respirer les chansons sans jamais céder à la démonstration.
La set-list parcourt les multiples facettes du répertoire de Nina Simone : Nobody's Fault but Mine, Backlash Blues, Mississippi Goddam, I Put a Spell on You, Feeling Good, Sinnerman, See-Line Woman, I Loves You, Porgy, My Baby Just Cares for Me, Mr. Bojangles ou encore Ne me quitte pas.
Ce qui frappe aujourd'hui, c'est la liberté acquise au fil de plus de trois années de tournée. Kareen Guiock Thuram danse, improvise, s'agenouille lorsque l'émotion l'emporte, laisse éclater la colère sur les chansons les plus engagées avant de retrouver une infinie douceur quelques instants plus tard.
Sinnerman et I Put a Spell on You, les sommets du concert
Sur I Put a Spell on You, elle joue avec le public. Un regard appuyé vers un spectateur, quelques mots adressés à une personne du premier rang, un sourire complice…
Puis vient Sinnerman, le piano de Kevin Jubert installe son motif hypnotique, la rythmique monte progressivement en puissance et la voix devient presque incantatoire. Le Cloître des Carmes retient son souffle.
Au moment des rappels, Kareen Guiock Thuram quitte la scène pour rejoindre les allées du cloître. Elle poursuit son chant au milieu des spectateurs, échange des regards et des sourires. En quelques instants, la distance entre l'artiste et son public disparaît.
Sans jamais chercher à reproduire Nina Simone, Kareen Guiock Thuram en prolonge l'esprit : celui d'une artiste libre, capable de mêler jazz, blues, gospel, soul et engagement avec une sincérité qui touche immédiatement.
Une soirée de clôture à l'image d'Avignon Jazz Musics
En réunissant un jeune trio en pleine ascension et une artiste arrivée à pleine maturité, cette soirée de clôture résumait parfaitement l'esprit d'Avignon Jazz Musics.
Ici, les découvertes côtoient les musiciens confirmés, les lauréats du Tremplin partagent l'affiche avec des artistes reconnus, dans un festival qui privilégie la proximité plutôt que le spectaculaire. Cette proximité se retrouve partout : dans l'accueil des bénévoles, dans les échanges autour du bar, dans la disponibilité des organisateurs comme des artistes.
Lorsque les lumières se rallument et que les spectateurs quittent lentement le Cloître des Carmes, les conversations se prolongent encore quelques instants. On évoque un solo de vibraphone, l'intensité de Sinnerman, la présence magnétique de Kareen Guiock Thuram ou la découverte d'Odeza.
Cette 34e édition est une belle illustration d'un festival à taille humaine, fidèle à ses valeurs de transmission et de partage, qui regarde vers l'avenir sans oublier ce qui fait sa singularité depuis plus de trente ans.











