- Auteur Jacques Jarmasson
- Temps de lecture 6 min
Turandot à l’Opéra Grand Avignon : ambitieux, spectaculaire et émouvant
Retour sur Turandot à l’Opéra Grand Avignon, donné à guichets fermés les 15,17 et 19 mai derniers. Une production ambitieuse, visuellement somptueuse et musicalement remarquable où l’Opéra Grand Avignon signe incontestablement l’un des grands événements lyriques de sa saison 2025-2026. Un Turandot spectaculaire et profondément émouvant.

La soprano Catherine Hunold dans le rôle titre . Turandot à l’Opéra Grand Avignon . Mai 2026. ©Barbara Buschmann-Cotterot
Ce sont trois salles pleines à craquer, qui, à l’Opéra Grand Avignon, ont accueilli les 15, 17 et 19 mai 2026, Turandot, œuvre magistrale de Puccini.
Turandot à l’Opéra Grand Avignon
Dernier chef-d’œuvre de Giacomo Puccini, laissé inachevé à la mort du compositeur en 1924, l’ouvrage trouve ici une résonance singulière grâce au choix audacieux de présenter l’œuvre sans le final ajouté plus tard par Franco Alfano. Un geste artistique fort, qui laisse la blessure ouverte et restitue à l’opéra toute sa puissance tragique.
Dans cette production coproduite avec l’Associazione Arena Sferisterio – Macerata Opera Festival, le metteur en scène Paco Azorín a construit une véritable fable politique sur la domination et la peur collective. Le rideau se lève sur un décor qui impressionne immédiatement. Sur le plateau, un immense promontoire rouge sang domine une rizière de hautes herbes, tandis que passerelles et escaliers dessinent un univers de surveillance. La foule, incarnée magnifiquement par le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon, apparaît comme prisonnière d’un rituel de violence, alors que l’Orchestre national Avignon-Provence est en train de s’accorder. L’originalité de mise en scène de l’introduction donne le ton.

L’impact visuel du spectacle doit également beaucoup aux somptueux costumes imaginés par Ulises Mérida. Turandot apparaît drapée de rouge et d’or, fascinante, entourée d’archères-acrobates. Chaque silhouette participe à cette esthétique de cérémonie sanglante où le pouvoir se met en scène dans une atmosphère des plus inquiétantes. Les costumes des chœurs renforcent encore cette impression.
Une production ambitieuse et spectaculaire
Les lumières et vidéos de Pedro Chamizo constituent l’un des grands triomphes de cette production. Les éclairages sculptent les corps, découpent les espaces et transforment chaque scène en tableau vivant. Les rouges incendiaires dominent, traversés parfois d’éclats dorés ou d’ombres menaçantes, créant une atmosphère d’oppression constante. La lumière accompagne admirablement les tensions psychologiques des personnages, jusqu’à faire du plateau un véritable champ émotionnel. Sous la direction musicale de Federico Santi, l’Orchestre national Avignon-Provence déploie toute la richesse de la partition puccinienne.
Un événement lyrique majeur
Dans le rôle-titre, la soprano Catherine Hunold impressionne par l’ampleur et la puissance dramatique de son chant. Sa voix, dense et souveraine, traverse l’orchestre avec une autorité saisissante. Elle compose une Turandot glaciale, mais toujours habitée par une tension intérieure palpable. Chaque intervention est portée par des aigus éclatants.

Face à elle, Mickaël Spadaccini livre un Calaf d’une remarquable intensité. Le ténor possède le souffle indispensable au rôle, mais sait aussi nuancer son interprétation avec une grande sensibilité. Son « Nessun dorma », attendu comme un sommet de la soirée, évite toute démonstration gratuite pour privilégier l’émotion et la ferveur désespérée.
Mais c’est peut-être Claire Antoine qui bouleverse le plus profondément le public. Sa Liù, seule figure d’humanité dans cet univers de cruauté, atteint une vérité émotionnelle rare. La soprano déploie un timbre ample, lumineux et chaleureux, d’une douceur infiniment touchante, réalisant des aigus élégants, dans des pianissimi à la finesse et la justesse uniques, qui subjuguent le public.
Autour de ce trio principal, la distribution se montre particulièrement solide. Luciano Batinić apporte à Timur une profondeur grave et émouvante, tandis que Vincenzo Nizzardo, remplaçant au pied levé Matteo Loi les 3 représentations, Sébastien Droy et Carlos Natale composent un trio Ping-Pang-Pong parfaitement équilibré, mêlant précision vocale et présence théâtrale. Victor Dahhani campe un Altoum d’une grande dignité, tandis que l’ensemble du plateau participe pleinement à cette mécanique dramatique implacable.

Une version rare : Turandot sans final
Le choix de s’arrêter à la mort de Liù transforme profondément la perception de l’œuvre. Ici, aucune réconciliation finale ne vient apaiser les tensions. La brutalité du silence qui suit l’interruption de Puccini, laisse le spectateur face à l’abîme. Cette absence de conclusion donne paradoxalement à Turandot une modernité saisissante.
Avec cette production ambitieuse, visuellement somptueuse et musicalement remarquable, l’Opéra Grand Avignon signe incontestablement l’un des grands événements lyriques de la saison 2025-2026. Un Turandot spectaculaire et profondément émouvant, où la beauté des voix, la splendeur des costumes et la magie des lumières se conjuguent pour offrir une expérience théâtrale d’une rare intensité.
Il est à noter que cette production réunissait également 18 figurants en situation de handicap, grâce à un partenariat réalisé avec Les Paralysés de France d’Avignon et le Centre de Réhabilitation Psychosocial de Montfavet. « C’est cela aussi l’opéra : Faire et vivre ensemble le spectacle vivant. Ces figurants sont ici appelés les piliers. Ils sont le socle du spectacle. C’est le peuple que l’on ne voit pas ou que l’on ne veut pas voir » est-il précisé dans le programme de ces soirées.
Distribution complète Turandot Opéra Grand Avignon :
Direction musicale : Federico Santi
Mise en scène et scénographie : Paco Azorín
Costumes : Ulises Mérida
Chorégraphies : Carlos Martos
Lumières et vidéo : Pedro Chamizo
Chef de chœur : Alan Woodbridge
Chef de la Maîtrise : Christophe Talmont
Turandot : Catherine Hunold
Calaf : Mickaël Spadaccini
Liù : Claire Antoine
Altoum : Victor Dahhani
Timur : Luciano Batinić
Ping : Vincenzo Nizzardo
Pang : Sébastien Droy
Pong : Carlos Natale
Un mandarin : Jean-François Baron
Le Prince de Perse : Vladyslav Romankov
Putin Pao : Catherine Pollini
Archères : Sarah Brunel, Maya Kawatake-Pinon, Julia Pal, Chloé Scalese
Guides-piliers : Sébastien Martin Vian, Céleste Gaulier
Chœur et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre national Avignon-Provence












