- Auteur Victor Ducrest
- Temps de lecture 10 min
« Un festival d’excellence populaire » : la ligne artistique de Vaison Danses
En 2026, le festival Vaison Danses célèbre ses 30 ans. À cette occasion, son directeur artistique, Pierre-François Heuclin, revient sur l’esprit de ce rendez-vous international : défendre une danse d’excellence accessible à tous, loin des logiques commerciales, et proposer au public des spectacles rares que l’on ne voit nulle part ailleurs.

Pierre-François Heuclin, directeur artistique du Festival Vaison-Danses ©AA
À l’occasion de son trentième anniversaire, (10 - 25 juillet 2026) le festival international Vaison-Danses s’impose plus que jamais comme l’un des grands rendez-vous chorégraphiques de l’été en Provence. Depuis huit ans, Pierre-François Heuclin, son directeur artistique façonne une programmation exigeante et accessible, mêlant grands ballets, créations contemporaines et découvertes de talents sur la scène unique du théâtre antique de Vaison-la-Romaine.
Entre coups de cœur, contraintes budgétaires, équilibres artistiques et fidélité au public, il revient ici sur sa vision du festival, ses choix, ses paris parfois risqués et son ambition : défendre une danse d’excellence populaire, loin des logiques commerciales.
Pierre-Francois Heuclin, directeur artistique du festival international de danse de Vaison-la-Romaine
C'est toute une équipe qui organise le festival
Le festival international Vaison Danses fête son trentenaire et vous en assurez la direction artistique depuis huit ans. Quel directeur artistique êtes-vous ?
Il faut d’abord dire que ce n'est pas le directeur artistique qui organise le festival. Il fait la programmation. C'est toute une équipe qui organise le festival. À Vaison-la-Romaine, c'est la mairie et l'équipe de la mairie. Bien sûr je participe à l'organisation générale avec l'expérience que j'ai de grandes institutions culturelles où j'ai travaillé (Opéra national de Lyon comme directeur de la production artistique, Opéra de Paris comme conseiller auprès du directeur général, notamment). Je peux avoir mon avis sur tout mais j'évite quelquefois de le donner !
"Je vois beaucoup de spectacles"
Au départ en 2018, je n'ai pas travaillé avec les tournées, les tourneurs. Je suis quelqu'un qui sort beaucoup. Je vois beaucoup de spectacles. Et j'ai commencé plutôt la première programmation en fonction des spectacles que j'avais vus (Hervé Koubi, Les nuits barbares ou les premiers matins du monde ; The Rat Pack, Speakeasy ; Lil Buck et Jon Boogz, Love heals all wounds ; les Ballets Jazz de Montréal, Dance me ; le Ballet national de Marseille, Non solo Medea).
J'ai été nommé du festival Vaison-Danses en septembre 2017. A partir de là, j'ai encore vu davantage de spectacles de danse qu'auparavant. Je suis allé tout simplement au festival de Biarritz de mon ami Thierry Malandain. C’est là que j'ai découvert Hervé Koubi que je ne connaissais pas. Je me suis dit que j'aimerais bien présenter son spectacle à Vaison-la-Romaine. Ça s'est fait comme ça, en fonction de mes coups de cœur et de leur adéquation au festival de danse de Vaison-la-Romaine et du théâtre antique.
Même si je ne savais pas trop ce que c'était finalement. On apprend tous les jours.
Partis pendant le spectacle
J'ai pris une sacrée claque l'année dernière avec Anne Teresa de Keersmaeker par exemple. En tout cas, ça m'a fait réfléchir. Ça m'a obligé non pas à me remettre en question. Je n’imaginais pas qu'il y aurait ces réactions négatives. Ça a été une sorte d'électrochoc. J'avais vu le spectacle un mois avant (Il Cimento dell'Armonia e dell'Inventione). Ça m'avait vraiment enthousiasmé. J'ai trouvé ça dur pour les artistes et pour Anne Teresa, même si elle n'était pas là, d'être chahutée comme ça encore en 2025 par des gens qui incontestablement aiment la danse et à qui on a montré pendant 30 ans les meilleures compagnies. Cela dit, on m’a raconté juste après que pour Merce Cunningham en 2007, les gens étaient partis en grappes ! qu’en 2014, le « Golgota » de Bartabas avait déçu les gens et qu'ils étaient partis aussi en masse pendant le spectacle.
« Il y a plusieurs équilibres à trouver »
On est dans l'excellence, ça ne fait aucun doute. On est aussi un festival populaire. Je ne veux pas faire de Vaison Danses un festival élitiste. En fait qu'est ce qu'un directeur artistique ? C'est quelqu'un qui cherche l'équilibre dans une programmation.
Il y a des équilibres contraints comme le budget. Cette année je ne pouvais pas réinviter Preljocaj et Merzouki, mais ils méritent d'être là pour les 30 ans et ils sont là au théâtre du Nymphée en fait avec le ballet Preljocaj Junior et avec la présentation d'un extrait de « Folia » par les jeunes danseurs de Danse Mouvance de l’Isle-sur-la Sorgue. Cette année, à l'Antique, nous n’avons pas de spectacle proprement dit de hip hop. Alors, toujours au Nymphée, j’ai invité Hafid Sour, un chorégraphe contemporain et danseur de hip hop au Cirque du Soleil. C’est cette complémentarité que je cherche.
"On ouvre avec un grand ballet néoclassique"
Cet équilibre, c'est aussi l'équilibre entre classique et néoclassique. C'est essayer de ne pas se répéter d'un spectacle à l'autre, d'une compagnie à l'autre, d'une année à l'autre. Cette année, on ouvre avec un grand ballet néoclassique sur pointes et on finira avec Thierry Malandain, néoclassique mais pas sur pointes, deux styles en fait très différents. À l'intérieur de cela, j'ai un chorégraphe vraiment d'aujourd'hui avec un style très particulier, dans une atmosphère clubbing et raves, c’est Hofesh Shechter. « Mycélium », c'est encore un style très différent de danse contemporaine mais vraiment de notre époque. Et puis la « Carmen » de Abou Lagraa c'est encore autre chose, c'est contemporain mais un peu plus… presque classique.
Et la danse postmoderne ?
Je ne sais pas si c'est tout à fait adapté au programme de cette année. Mais en même temps, puisqu'il y a eu le moderne on peut dire que tout est postmoderne ! Ce sont des mots. Par exemple Merce Cunningham dont on va passer un film cette année en cours de festival, refusait ce terme de postmoderne alors qu'il est classé « postmoderne - danse américaine ».
Et puis il y a aussi l'équilibre dans les effectifs. C'est à dire que j'aime bien les ballets avec 46 danseurs sur scène (les ballets de Monte-Carlo par exemple) mais aussi les ballets avec 9 danseurs, des duos, des Lil Buck, des Pietragalla.
L'identité de Vaison-Danses
Y a-t-il des choses que vous refusez de faire à Vaison ?
Oui, c’est ce que j'appelle « Danse avec les stars » ou « La France a un incroyable talent ». Je ne nie pas les talents. Mais faire un spectacle d'une heure qui tient la route, ce n'est pas donné à tout le monde. On peut avoir trouvé une idée, mais que cette idée devienne spectacle avec des danseurs qui tiennent la route pendant une heure, ce n'est pas évident.
Je ne critique pas le talent des gens qui font de la danse dans "Un incroyable talent", mais quand on les voit 3 ou 4 minutes à la télévision un soir, ça ne va pas donner forcément un spectacle d'une heure intéressant, tout comme les dizaines de vidéos qu’on m’envoie toute la journée de toutes parts en me montrant un petit extrait de 30 secondes de quelqu'un qui peut être assez impressionnant pendant une minute. Je suis très sensible à la notion de spectacle.
Pour définir l'identité du festival Vaison Danses, cherchez-vous à vous démarquer de ce qui se fait ailleurs ?
Oui bien sûr. Ça devient très compliqué parce que la danse est devenue commerciale. Beaucoup de gens se rendent compte aujourd'hui que la danse ça marche et que ça fait gagner de l'argent. À Vaison, on ne fonctionne pas comme des producteurs privés.
Je ne peux pas empêcher les Chorégies d'Orange de faire de la danse. Donc je fais avec, en proposant « le petit truc en plus » comme dirait Arthus. Quand on a programmé les ballets de Monte-Carlo, ça faisait trois ans que j'essayais de les avoir. On a fixé la date, la pièce, et puis après ils ont été demandés et programmés à Orange. On s'est battu avec Jean-François Périlhou, le maire de Vaison, sur la date pour ne pas être en concurrence comme c'est déjà arrivé dans le passé depuis qu'Orange fait de la danse.
« L’artistique d’abord »
Comme je le disais au début, je ne m’occupe pas des tournées. Évidemment, quand en 2018 un tourneur m'a proposé « Dance Me » sur les chansons de Léonard Cohen avec les ballets jazz de Montréal, une compagnie que je connaissais très bien et qu'il m'a dit il faut trois dates en France pour que le gouvernement canadien prenne en charge les voyages, j'ai naturellement foncé dans cette proposition, mais parce qu'elle me plaisait artistiquement d'autant que la soliste et coordinatrice artistique Céline Cassone venait du conservatoire d'Avignon. Pour moi, il faut que ça ait du sens. Si je ne trouve pas le sens de ce que je fais, je ne le fais pas.
Par exemple,« Core Meu » : cela fait trois ans que je veux que les ballets de Monte-Carlo reviennent à Vaison, et c'est une date unique. « Core Meu » ailleurs qu'à Vaison-la-Romaine, vous ne trouverez pas.
Pour concevoir ce festival, vous vous mettez à la place d'un spectateur qui veut voir le festival en totalité ?
Exactement. Et quand je vois un spectacle qui me plaît, je me mets à la place des spectateurs dans le théâtre antique et j'essaie de me dire : est-ce que ça correspond à l'esprit de Vaison, au théâtre antique de Vaison. Est-ce que ça peut emmener 3 000 personnes là où elles ne veulent pas forcément aller ? Jusqu'à cette année, elles m’ont plutôt suivi. Je touche du bois. Ce qui est intéressant cette année, c’est de programmer « Mycélium » qui est dans la veine de Sharon Eyal ,« Soul Chain » (Vaison-Danses, 2024). Je pense que les gens qui ont vu cette danse ont envie de revoir ce type de pièce et ceux qui n'étaient pas là, en ont entendu parler et donc j'espère qu'ils viendront réparer leur manque !
Vaison-Danses, plébiscité par les compagnies
Avez-vous des retours des compagnies qui viennent au festival ?
Très sincèrement les compagnies aiment être à Vaison, être sur le plateau du théâtre antique. La qualité de l'accueil y est pour quelque chose.
Ils veulent tous revenir. Je peux faire 10 ans de programmation. Et j'ai des compagnies qui veulent faire ici des avant-premières maintenant. Le plateau du théâtre antique est rare pour la danse.
Ce plateau, il transcende le spectacle. Je ne vois jamais le même spectacle à Vaison que j'ai vu avant. Ça ne s'explique pas. C'est à la fois le côté grandiose du théâtre artistique et son intimité quelque part. La musique aussi semble sortir d'une bulle comme d'un chaudron magique !
Nos spectacles sont sonorisés, les équipes techniques font un magnifique travail, le son est excellent ; et ça on me l'a dit souvent.
Quel avenir pour Vaison-Danses ?
Comment voyez-vous l'avenir de ce festival ?
Très sincèrement aujourd'hui, on ne peut plus être sûr de rien. Je pense que c'est un festival qui, maintenant, est sorti d'affaire. Il a une assise. Le maire a fait vraiment sien ce festival.
Sur le plan de la fréquentation du public, il faut se faire à l’idée que rien n'est jamais acquis. La programmation de Vaison-Danses 2026 va être une année test. Il n'y a pas de grosse locomotive comme Merzouki ou Preljocaj qui donne l'assurance d'avoir un théâtre archi complet. Il y a une évolution de la danse, des goûts du public.
En revanche, mon inquiétude porte sur le coût des spectacles qui sont en train d'exploser, et cette concurrence privé/public m’inquiète un peu. Le problème ne se situe pas au niveau des centres chorégraphiques, mais à celui des lieux de représentation.
Personnellement, je défends un festival d'excellence populaire. On sent aujourd'hui une tendance populiste dans les programmations. Ça me fait peur aussi. Elle s’est installée en politique et elle traverse le monde de la culture. Mais je fais confiance au public, ce public à qui j'espère on a appris à faire la différence. Ce sont des amateurs au bon sens du terme.











