- Auteur Marie-Céline SOLÉRIEU
- Temps de lecture 15 min
Bernard Stora raconte Le Cercle rouge : souvenirs d’un tournage avec Melville, Delon et Bourvil
Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, avec Alain Delon, Bourvil, Yves Montand et Gian Maria Volonté : Bernard Stora en était le premier assistant réalisateur. Dans cette interview, il raconte le tournage et son livre Dans le Cercle rouge, consacré à sa collaboration avec Melville, avant la conférence qu’il donne le mardi 24 novembre 2026 au cinéma Les Arcades, à Cannes.

Bernard Stora, premier assistant réalisateur sur Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville.© Lény Stora
Le Cercle rouge : rencontre avec Bernard Stora. Le mardi 24 novembre 2026 à 19 h, le cinéaste, réalisateur et scénariste né à Marseille en 1942, est l’invité du cinéma Les Arcades, à Cannes, pour une conférence autour du film de Jean-Pierre Melville sorti en 1970, avec Alain Delon, Bourvil, Yves Montand et Gian Maria Volonté. Premier assistant réalisateur sur le tournage, il présentera son livre Dans le Cercle rouge, consacré à sa collaboration avec Melville. La soirée est animée par Jérôme Reber, en collaboration avec le Film Club. Elle sera suivie de la projection du film, puis d’un débat. Bernard Stora présentera ensuite son livre et le dédicacera.
Vous êtes invité le 24 novembre à Cannes pour une conférence autour du film Le Cercle rouge. Quel est le but de cette rencontre ?
Eh bien, le but de cette rencontre, c’est de parler de Jean-Pierre Melville, de parler du livre que j’ai écrit sur Le Cercle rouge. C’est un livre qui est sorti en septembre 2025, mais qui a une diffusion assez importante. Et donc je fais un petit peu un tour de France pour parler du livre, pour présenter le film et pour animer en général un débat autour du film.
Comment présentez-vous, justement, ce livre et ce film ? Comment intervenez-vous, vous, en tant que conférencier ?
Eh bien, écoutez, j’interviens dans l’esprit du livre, c’est-à-dire que je ne suis pas un critique de cinéma, je ne suis pas un historien du cinéma et encore moins un conférencier de profession. Je suis un cinéaste. Il se trouve qu’au début de ma carrière, j’ai été assistant metteur en scène auprès de différents metteurs en scène de l’époque, dont Jean-Pierre Melville, qui m’a particulièrement marqué. J’avais conservé des documents de ce tournage en me disant que peut-être un jour, ça m’intéresserait de raconter des souvenirs du tournage de ce film qui est devenu mythique. Et c’est ainsi que j’ai rédigé ce livre qui s’appelle Dans le Cercle rouge.
Comment présentez-vous ces conférences ? Vous racontez des histoires de manière à ce que ce soit assez dynamique et que cela puisse parler au public ?
Ce n’est pas une conférence, en ce sens que je ne vais pas parler pendant une heure seul sur une tribune. Je réponds surtout aux questions de l’animateur du ciné-club ou de la librairie qui m’invite, en général. Je ne sais pas exactement comment les choses se passeront dans ce cas. Et ensuite, on consacre une très large part aux questions du public. C’est ça qui m’intéresse. Le livre est un livre un petit peu pratique, c’est-à-dire qu’il explique comment les choses se sont faites, comment elles se sont tournées. Et le public, et les lecteurs en l’occurrence, sont très friands de ce genre de récits, parce qu’ils ne savent pas très bien comment les films sont tournés.

Premier assistant de Jean-Pierre Melville sur Le Cercle rouge
Quels sont vos souvenirs, justement, en tant que premier assistant réalisateur de Jean-Pierre Melville ?
Des souvenirs, il y en a beaucoup. Vous savez, Jean-Pierre Melville était un cinéaste… Je dois vous dire que j’aimais beaucoup les films de Jean-Pierre Melville depuis toujours. Donc lorsque j’ai été sollicité pour être son assistant sur ce film précis, Le Cercle rouge, c’était une aventure impressionnante, parce que Jean-Pierre Melville avait la réputation d’être un homme très dur, très difficile, très capricieux, très exigeant, qui se fâchait très souvent avec ses collaborateurs. Et moi, j’étais encore un jeune homme.
Vous aviez quel âge, si je peux me permettre ?
J’avais 28 ans. J’étais un débutant d’une certaine façon. C’était à la fois une très grande chance pour moi, la chance de travailler avec un metteur en scène que j’admirais beaucoup, et j’avais l’espoir d’apprendre beaucoup de choses de sa part. Et d’autre part, d’un point de vue de carrière professionnelle, la chance d’épingler à mon palmarès un metteur en scène très connu. C’est dans cet esprit que j’ai commencé cette collaboration.
C’est un beau début, non ?
Oui, c’est un beau début. Cela dit, j’avais déjà fait un certain nombre de choses, je n’étais pas sans expérience. J’ai démarré ma carrière quand j’avais 18 ans.
Bien sûr. Mais justement, être l’assistant d’un réalisateur que vous admiriez, et que vous admirez toujours sans doute, quel effet cela a-t-il fait au jeune homme que vous étiez ?
C’était une opportunité de carrière d’une part, mais surtout l’occasion de côtoyer quelqu’un que j’admirais et dont j’aimais le cinéma. Et comme j’avais l’intention d’être assistant le moins longtemps possible et de faire moi-même mes propres films par la suite, c’était quelque chose de particulièrement intéressant pour moi.
Avant Le Cercle rouge, Le Clan des Siciliens d’Henri Verneuil
C’était une bonne école.
Oui, c’est une bonne école, tout à fait. Mais j’avais déjà été à bonne école. J’avais travaillé sur des films précédents. L’un d’eux était Le Clan des Siciliens d’Henri Verneuil, qui était un très, très beau film.
L’ambiance du tournage du Cercle rouge avec Delon, Bourvil et Montand
Comment était l’ambiance du tournage avec Delon, Bourvil et Montand ? Quelles étaient leurs relations entre eux ? Et comment, vous, l’avez-vous ressentie de l’extérieur ?
Ce n’était pas l’ambiance, en général assez bon enfant et plutôt rigolote, d’un tournage. Là, chacun se tenait à carreau pour ne pas risquer de subir les foudres du maître. Une atmosphère un peu tendue. Beaucoup d’esclandres, pour des détails quelquefois tout à fait inattendus, où Melville n’hésitait pas à critiquer de façon publique et très dure le comportement d’un tel ou d’un tel qui avait failli selon lui, qui n’était pas professionnel, qui ne s’était pas bien comporté. Donc l’équipe essayait d’échapper à la punition publique, ou en tout cas à l’humiliation publique. Ça ne créait pas un très bon climat. Et moi, qui étais l’assistant de Jean-Pierre Melville, j’avais à la fois la charge de le défendre, de faire en sorte que le tournage se poursuive au mieux, d’éviter justement ce genre d’esclandres, mais, quand il y avait lieu, d’essayer d’atténuer les choses pour que malgré tout on puisse aller de l’avant. C’était un exercice d’équilibre, quelquefois un peu compliqué.

Oui, pour que l’envers du décor ne se ressente pas dans les images, sur les expressions des acteurs.
Melville respectait les acteurs, d’autant que ceux qu’il avait là étaient vraiment des vedettes très importantes, que ce soit Bourvil, Delon, Montand ou Gian Maria Volonté. Mais je dois dire qu’il était aussi respectueux vis-à-vis des comédiens de second rôle, ou même des tout petits rôles, et même des figurants. Il épargnait les comédiens, sans doute parce que les comédiens, on les voit à l’écran. Donc il n’avait pas intérêt à les contrarier, tandis que les techniciens, eux, sont dans l’ombre.
Bourvil dans Le Cercle rouge, un homme marqué par la maladie
Je crois que Bourvil était malade lors du tournage, non ?
Oui, il était malade avant le tournage et il est mort avant la sortie du film. Il avait une forme de cancer très grave et incurable. J’avais précédemment participé au tournage d’un film qui s’appelait Les Cracks, une comédie avec Bourvil, un an et demi plus tôt. C’était un homme très fort, physiquement aussi. C’était un très bel homme, un homme à femmes d’ailleurs. Il était assez coquin à sa façon. Toujours gai, toujours boute-en-train sur un tournage. J’ai retrouvé un an et demi plus tard un homme profondément marqué par la maladie. C’était le même homme, mais comme s’il avait rétréci au lavage. C’était très triste, et il prenait beaucoup sur lui. Ce rôle était important pour lui : je pense que dès le départ, il s’est dit que c’était quelque chose qui marquerait dans sa carrière.

Il savait que c’était son dernier film, certainement.
Oui, je pense qu’il pensait à chaque minute de sa vie que la fin approchait, ou que la fin pouvait survenir à n’importe quel moment. Il travaillait beaucoup. Mais on sentait qu’il était épuisé. Melville le respectait beaucoup.
Lino Ventura, premier choix pour le commissaire Mattei
Il faut que je vous dise que c’était un choix presque de dernière minute, parce que normalement, c’était Lino Ventura qui devait faire le film, dans le rôle du commissaire Mattei. Il se trouve que Melville s’était fâché avec lui, très fort, sur le tournage de L’Armée des ombres : ils ne se parlaient plus. Ventura y est magnifique, d’ailleurs. Melville était bizarre, en ce sens qu’il se fâchait avec les gens, mais il considérait toujours que c’était un état transitoire : on se fâchait, puis on se réconciliait. Mais à Ventura, il en a beaucoup voulu, et il ne s’est pas réconcilié avec lui. Il a donc rompu le contrat qu’il avait pour Le Cercle rouge. Quand j’ai commencé à préparer le film, environ deux mois avant le tournage, il n’y avait pas d’acteur pour le rôle.
Un commissaire Mattei fragile : une clé d’explication du Cercle rouge
C’est le producteur Robert Dorfmann qui a suggéré le nom de Bourvil. Et Melville me disait : « C’est une proposition qui n’a pas de sens. Comment voulez-vous que le public croie que Bourvil peut être un flic ? Il a toujours joué les rôles de bonasse, de brave type, assez rigolo. Et puis le public se souvient de ses grands succès, en particulier de la chanson La Tactique du gendarme. » Ça faisait beaucoup rire Melville. Il disait que quand Bourvil arriverait à l’écran, les gens allaient tous chanter La Tactique du gendarme. Mais je pense que peu à peu, il s’est dit qu’il pouvait tirer un grand parti – ça paraît cruel à dire – de l’aspect fragile de Bourvil. Et qu’au lieu de composer le flic classique, le dur à cuire, le tough guy comme disent les Américains, il pouvait faire un personnage beaucoup plus nuancé, beaucoup plus riche, beaucoup plus intéressant. Et c’est comme ça qu’il apparaît dans le film dès le début : un homme plutôt faible, en tout cas qui n’est pas assuré de son bon droit, qui n’est pas un flic arrogant et sûr de lui. Melville en a donc profité, mais pas dans un sens déplaisant : il a utilisé Bourvil pour ce qu’il était.
Dans le Cercle rouge, le livre de Bernard Stora sur le tournage du film
Avez-vous de la nostalgie en repensant à ce tournage ? Est-ce peut-être pour cela que vous avez écrit le livre ?
Je n’ai pas de nostalgie, parce que ce n’est pas dans mon tempérament. Je suis maintenant un homme âgé.

Vous êtes un jeune homme plus âgé, c’est ça ?
Je suis un jeune homme qui a pris quelques années. Je suis né en 1942 pendant la guerre, j’ai connu l’après-guerre, les années 50, la IVe République, de Gaulle, et j’ai essayé à chaque fois de comprendre ce qu’il y avait de neuf et d’intéressant dans chaque époque. Je me méfie terriblement du « c’était mieux avant ». Donc je ne suis pas nostalgique de tempérament, mais je me rends compte que de tous les films auxquels j’ai participé, sans parler de ceux que j’ai tournés moi-même, Le Cercle rouge reste un film dont je garde énormément de souvenirs dans le détail, parce que Melville était une personnalité très étrange, très difficile.
Et alors, pourquoi le livre ?
Pourquoi le livre ? Parce que j’ai pensé à un moment donné qu’il était intéressant de le faire partager. Le Cercle rouge, vous savez, c’est un film qui est devenu mythique, et pas seulement en France. Il est très connu aux États-Unis, très, très connu dans les pays asiatiques, en Corée, au Japon, etc. Il est très admiré, et une littérature extrêmement importante lui a été consacrée. Le film a été analysé sous tous les angles. Il me paraissait donc important d’apporter un contrepoint très pratique, en disant : voilà comment les choses se sont faites.
Et participer à la mémoire aussi, non ? Peut-être de ces monstres sacrés.
Vous avez tout à fait raison. Je pense qu’on ne conserve pas assez la mémoire des gens qui ont participé aux films. Et oui, les monstres sacrés quand même : Delon, Bourvil, Montand, Jean-Pierre Melville. Pas seulement analysés, racontés de l’extérieur en fonction des anecdotes, etc., mais avec des témoignages directs. J’ai essayé de faire un livre, qui est un gros livre malgré tout.
Combien de pages fait-il ?
Oh, il fait plus de 400 pages ! Et il y a des documents qui permettent de se rendre compte concrètement de la façon dont les choses se sont faites. Il y a des photos, certaines tout à fait magnifiques, parce qu’il y a eu pendant le tournage des reportages photo qui étaient inédits. Donc j’essaie de raconter tout ça de mon point de vue de témoin, mais d’un témoin actif, puisque j’ai joué un rôle qui n’était pas totalement négligeable, puisqu’il s’agissait du déroulement du tournage lui-même.
Qu’est-ce que cela vous fait de raconter cette histoire à chaque fois, de répondre à toutes les interviews, à toutes les conférences ? Êtes-vous habité par cette histoire, finalement ?
Écoutez, c’est assez normal, quand on écrit un livre, d’en parler. Il y a des journalistes qui sont assez gentils…
J’en parle volontiers. J’en parle d’autant plus volontiers que, malgré tout, c’était une aventure. J’ai toujours eu le sentiment, quand j’y pensais, que je n’étais pas allé tout à fait au bout de cette affaire. Et en parler, raconter, c’est aussi un petit peu se délivrer de choses qu’on n’a jamais dites. Donc ça me fait plaisir d’en parler. Et puis ça me fait plaisir d’en parler avec le public, parce que, encore une fois, tout le monde a vu Le Cercle rouge.
Le Cercle rouge et la mémoire du cinéma
Auriez-vous quelque chose de plus personnel à ajouter à cette interview, que vous avez envie de partager ?
Quelquefois, des idées me reviennent parce qu’on me pose une question précise, et je me dis : tiens, j’aurais pu penser à ça quand j’ai écrit le livre. Cela dit, j’ai quand même travaillé assez longtemps sur ce projet. J’ai vidé mon sac, comme on dit.
Justement, ce livre, c’est aussi peut-être, comme vous dites, vider votre sac.
Oui, tout à fait. Et puis, pour en revenir à ce que vous disiez, les questions de mémoire sont très importantes. Je pense qu’on laisse disparaître des gens, des techniciens de cinéma, des opérateurs, des chefs décorateurs qui ont participé à des chefs-d’œuvre du cinéma, sans leur avoir jamais posé de questions sur les metteurs en scène avec qui ils ont collaboré, sur des films très importants dans l’histoire du cinéma dont ils ont fait les décors, la photo, le montage. Et je trouve que c’est très, très dommage. Il est curieux qu’en matière de patrimoine cinématographique, on conserve les films mais pas la mémoire des films. Aucune institution ne le fait de façon méthodique, en se disant : on va aller interviewer un tel, qui est encore en vie, sur Le Cercle rouge, par exemple. D’ailleurs, Delon le disait quand je l’ai rencontré à la fin de sa vie : « En dehors de moi, de vous, qui a fait Le Cercle rouge ? » Ça a un certain intérêt, je pense, pour l’histoire du cinéma.
Infos pratiques : rencontre avec Bernard Stora autour du Cercle rouge à Cannes
Date : mardi 24 novembre 2026, à 19 h
Lieu : cinéma Les Arcades, Cannes
Programme : conférence, projection du film Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, débat, puis présentation et dédicace du livre Dans le Cercle rouge
Animation : Jérôme Reber, en collaboration avec le Film Club
Livre : Dans le Cercle rouge. Le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour, Bernard Stora, éditions Denoël, septembre 2025, plus de 400 pages











