- Auteur Thierry de Lestang-Parade
- Temps de lecture 6 min
Irmin Schmidt : avec Live in Arles 1975, Can ressuscite son concert au théâtre antique d’Arles
Des blocs de béton sur un piano, une reprise par Radiohead, un concert de cinq heures à Berlin : à presque 90 ans, Irmin Schmidt, claviériste de Can, revient sans concession sur l’histoire du groupe. Il présente Can Live in Arles 1975, un disque tiré d’enregistrements amateurs du concert donné au théâtre antique d’Arles.

Photo : Irmin Schmidt, clavier du groupe Can, est venu à Arles présenter le dernier disque du groupe. ©Thierry de Lestang-Parade
Vidéo : CAN Live in Arles 1975 — Irmin Schmidt retourne 50 ans en arrière. © Mute et CAN – Spoon Records
Des blocs de béton sur un piano, une reprise par Radiohead, un concert de cinq heures à Berlin : à presque 90 ans, Irmin Schmidt, claviériste de Can, revient sans concession sur l'histoire du groupe. Il présente Can Live in Arles 1975, un disque tiré d'enregistrements amateurs du concert donné au théâtre antique d'Arles.
Can, un groupe de rock expérimental originaire d'Allemagne, luit à nouveau à la faveur d'un nouveau disque, Can Live in Arles 1975. Il provient d'un ancien concert donné à Arles. Cette formation mythique était active de 1967 à 1978. Elle est ignorée par une partie du public aujourd'hui. Mais elle n'a jamais été oubliée par les amoureux de sa musique. Ces derniers ont convergé récemment vers un bar à vin du quartier Trinquetaille, à Arles. C'était la tribune joyeuse de la présentation du disque par Irmin Schmidt, claviériste du groupe et amoureux de la Provence, où il réside régulièrement.
Le disque, à la réalisation très soignée, provient d'enregistrements amateurs et dispose d'un livret en français. Les six pièces musicales témoignent de l'ardeur du groupe au théâtre antique d'Arles. C'est un quatuor éloigné des contraintes commerciales, désireux de sculpter un son nouveau. Un saut dans le vide maîtrisé. Un voyage sans destination précise. Mais pas une musique hermétique. Au contraire, elle est ouverte, libre.
Irmin Schmidt répond à nos questions. Son regard est perçant. Polyglotte, cérébral, ce compositeur s'exprime en français avec beaucoup de précision, sans aucune concession. Cet homme ne veut pas plaire à tout prix.
Live in Arles 1975 : souvenirs d'une soirée au théâtre antique
Quels sont vos souvenirs du concert Live in Arles 1975 ?
C'était très émouvant parce que l'atmosphère était tellement détendue et belle.
Le son est très bon, il a été pris par un amateur. Est-ce que c'est une surprise pour vous ?
Oui, on a trouvé des fans qui ont enregistré. Nous avons choisi des sons utilisables. Nous avons travaillé sur le son, mais nous n'avons pas ajouté de notes. Il n'y a pas de corrections. Nous avons travaillé avec un ingénieur du son formidable qui a fait la mastérisation.
Du béton sur le piano : Can et le punk
Can s'est toujours signalé par une démarche radicale. Vous avez vous-même balancé des blocs de béton sur votre piano. Pensez-vous avoir influencé le mouvement punk ?
Ce sont les musiciens qui peuvent dire si on les a influencés. Mais on ne crée pas dans ce but. On ne sait pas à l'avance qu'on a une influence. Ça, c'est un résultat, après.
Quel était le but de balancer des blocs de béton sur le piano ?
C'est une anecdote. Cela s'est produit une fois. C'était un certain événement. Holger [Czukay] et Michael [Karoli], des membres du groupe, ont fait aussi des choses étranges. C'était une soirée très spéciale.
Une reprise de Thief par Radiohead
Votre chanson Thief a été reprise par le groupe Radiohead. Avez-vous été surpris par cette reprise ?
Non. Il y a beaucoup d'artistes qui ont fait des reprises.
Mais c'est quand même un groupe très connu. Quel est votre sentiment ? La fierté ? La surprise ?
Non, pas la fierté, mais c'est très satisfaisant. Surtout si ce sont des artistes que l'on respecte. S'ils respectent aussi ce que nous avons fait, nous sommes satisfaits. Nous sommes contents, c'est tout. Mais pas fiers.
La durée du bonheur
Quelle est la plus longue durée de vos concerts ? Est-ce que vous avez joué cinq heures, six heures ?
On a normalement joué entre 1 h 30 et deux heures. Mais il y a eu des concerts ou des événements où nous avons joué trois heures. C'est arrivé, mais cela n'était pas la règle. Une fois, il y a longtemps, à Berlin, notre concert a duré cinq heures.
Du son pour l'image : Can et Wim Wenders
Vous avez réalisé la musique d'un film de Wim Wenders (1), mais les autres musiciens, semble-t-il, ne voyaient pas les images du film.
Oui.
C'est curieux comme méthode.
Oui, peut-être, mais moi, j'ai vu. Je préparais le plan des séquences. Nous n'avons pas été réunis pour une projection dans le studio, car c'était compliqué pour tous les membres de venir… La projection du film était toujours dans une autre ville. Cela ne se passait jamais à Cologne, où nous nous trouvions, mais à Berlin. La musique pour un film devait avoir une valeur propre, indépendante du film. C'était une façon de créer.
La musique de Can, difficile à étiqueter
Comment qualifieriez-vous, vous, la musique de Can ? Est-ce que c'est une musique marquée par la fin de la guerre ?
Ce n'est pas à moi de la qualifier. C'est à des gens comme vous. Comment la percevez-vous, vous-même ?
Un aspect tragique
Eh bien, une musique tribale, organique, une musique de transe, une musique hantée par la désolation. Désolation ? (Petit rire.) Désolation, parce que je crois que la guerre est très présente, la guerre vous a marqué, la fin de la guerre. C'est pour ça que je dis désolation.
Oui, mais je crois qu'il n'y a pas de désolation. Peut-être y a-t-il un certain élément de deuil.
Un côté tragique ?
Oui, peut-être. Qu'est-ce que vous avez dit encore ? Transe, tribale… Mais nous, on n'était pas en transe. On était très conscients de ce qu'on faisait sur scène.
Des musiciens admirés
Quel est le musicien qui vous a le plus impressionné, qui vous impressionne le plus ?
Ça n'existe pas. Ce sont beaucoup, beaucoup de musiciens. Ce n'est pas un seul.
Eh bien, citez-en quelques-uns. Miles Davis…
Oui, Miles Davis aussi. Je ne sais pas. Je n'aime pas cette sorte de question. J'ai reçu une éducation classique. Et naturellement, il y a beaucoup de musiques qui m'ont formé, impressionné, passionné. Stravinsky… Je ne peux pas les citer toutes. Il y a même de la musique japonaise classique.
Dernière œuvre, un Requiem
Quels sont vos projets artistiques ? Vos prochains enregistrements ?
J'ai presque 90 ans.
Oui, mais vous pouvez créer encore.
Oui. Je viens de sortir un disque, un Requiem. Mais je n'aime pas parler de quelque chose de vague. Si j'ai vraiment un projet et que je suis en train de l'achever, j'en parle. Je n'évoque pas des choses que j'ignore encore.
(1) Wim Wenders, Palme d'or à Cannes avec Paris, Texas en 1984. Can signe la musique du film Alice dans les villes (1974) de ce réalisateur.
Can Live in Arles 1975 est paru le vendredi 25 septembre 2026 chez Mute / Spoon Records, en double vinyle, CD et numérique ; le concert a été enregistré le mercredi 6 août 1975 au théâtre antique d'Arles.











