Publié le 27/07/2026

Thomas Enhco : jouer Mozart Paradox sans partition, un concert différent chaque soir

« Chaque concert est unique », affirme Thomas Enhco, qui ne rejoue jamais deux fois la même Mozart Paradox. Formé par sa mère cantatrice et son beau-père Didier Lockwood, le pianiste se produit entre autres le 2 août à l’abbaye du Thoronet puis le 2 octobre au Nîmes Métropole Jazz Festival, au Pavillon de la Culture à Saint-Gilles. Entre cloître cistercien et salle des fêtes, il révèle comment l’acoustique et le public transforment chaque soir ses improvisations sur Mozart.

thomas enhco mozart paradox interview

Écouter Mozart Paradox ©Thomas Enhco youtube
© Photo Julien Benhamou

Thomas Enhco, pianiste de jazz français, actuellement en tournée au Mexique, sera en concert le lundi 2 août 2026 aux Musicales de l'Abbaye du Thoronet, puis le vendredi 2 octobre au Nîmes Métropole Jazz Festival, au Pavillon de la Culture à Saint-Gilles pour y présenter son dernier album, Mozart Paradox. Un paradoxe entre la musique classique et jazz, compositions et improvisations, autour des œuvres de Mozart, des plus célèbres au moins connues du grand public.

Thomas Enhco et son"Mozart Paradox"

La magie des lieux patrimoniaux

Vous allez vous produire à l'abbaye du Thoronet, dans le Var, puis au Nîmes Métropole Jazz Festival. Ce sont deux lieux très différents, un cloître chargé d'histoire et une salle des fêtes. Ce genre de lieu vous inspire-t-il particulièrement en tant qu'artiste, et qu'est-ce que cela suscite en vous ?

J'adore jouer dans des lieux patrimoniaux. Des lieux qui ont des siècles d'existence, c'est toujours très inspirant. Et nous avons beaucoup de chance, en France comme en Europe, d'avoir un patrimoine si bien préservé et si riche : des églises, des abbayes, des châteaux, des cloîtres. L'été est justement la saison où les festivals battent leur plein, notamment en musique classique et en jazz — les deux univers dans lesquels j'évolue au piano. J'ai toujours une impatience immense à m'y rendre.

Non seulement parce que, l'après-midi précédant le concert, je passe toujours du temps à visiter, à déambuler, à me renseigner un peu sur l'histoire du lieu, mais aussi parce que cela influence forcément ce que je joue le soir, puisque mon jeu est en très grande partie improvisé. Ce que je ressens dans l'après-midi, ce que je ressens sur scène dans ce lieu, et notamment la question de l'acoustique, souvent particulière dans les abbayes et les cloîtres. Tout cela compte.

Ces concerts ont souvent lieu dans des acoustiques singulières, parfois très belles, qui n'ont pas forcément été pensées pour la musique ni pour des instruments modernes comme le piano d'aujourd'hui, mais où se dégage quelque chose d'un peu sacré : l'atmosphère du lieu, son acoustique, les vieilles pierres, le vieux bois.

Vous prenez tout de même toujours un peu de temps, l'après-midi, pour découvrir un lieu avant de vous y produire ?

J'arrive toujours aussi tôt que possible le jour même, pour pouvoir répéter sur le piano, et il faut donc que j'apprivoise à la fois le piano et le lieu qui l'accueille. Par « apprivoiser », j'entends que c'est autant moi qui apprivoise l'instrument que l'instrument qui m'apprivoise, et la salle aussi. J'adapte mon jeu à ce que je ressens physiquement, mais aussi à ce que j'entends, la réponse acoustique du lieu, selon qu'il s'agit d'une très grande salle ou d'un espace intime, d'une acoustique très résonnante ou au contraire très sèche.

Un piano différent chaque soir pour Thomas Enhco

À Nîmes justement, vous allez jouer au pavillon de la culture à Saint-Gilles, une sorte de salle des fêtes dans un village de l'agglomération. Qu'est-ce que ce lieu-là va vous inspirer ?

Cette salle-là, je ne la connais donc pas du tout : je la découvrirai le jour même. Mon équipe technique se sera sans doute déjà renseignée avant mon arrivée pour savoir si je viens seul ou avec un ingénieur du son. Ensuite, tout se joue en direct : cela dépend aussi du public, selon qu'il est nombreux ou plus restreint, proche de la scène ou plus éloigné. S'il est loin, je ne sens pas vraiment sa présence ; s'il est proche, j'entends la respiration des spectateurs, leurs réactions en temps réel à la musique, et cela a une influence. C'est ce qui fait que chaque concert diffère du précédent, indépendamment même de mon propre état.

D'autant que ce seront aussi deux publics différents : l'un plutôt classique, habitué à la programmation de l'abbaye, l'autre typique d'un festival de jazz.

Ce qui est amusant, c'est que je jouerai le même programme dans les deux cas. Ma particularité, c'est de pratiquer autant le classique pur que le jazz pur, et quand je donne mes récitals en solo, c'est un véritable mélange entre les deux. Mozart Paradox est un concert de piano jazz improvisé, avec les rythmes et la culture du jazz, mais construit sur des thèmes de Mozart (symphonies, opéras, musique sacrée, sonates). Le public classique y retrouve les airs de Mozart qu'il aime et connaît, mais complètement transformés. Le public de jazz retrouve mon jeu de pianiste de jazz, mais appliqué non pas à des thèmes de jazz, plutôt à des thèmes classiques. C'est un véritable point de rencontre entre ces deux univers. Un paradoxe, entre musique classique et jazz.

La genèse de Mozart Paradox

Qu'est-ce qui vous a donné envie de créer ce répertoire ?

Il y a quatre ans, j'ai incarné le rôle de Wolfgang Amadeus Mozart dans un spectacle à la Seine musicale, à Paris : une mise en scène avec orchestre, décors, quarante musiciens et cinq chanteurs. Ce spectacle, adapté d'un roman historique et biographique, retraçait la fin de la vie de Mozart, à l'époque où il écrivait La Flûte enchantée, (son dernier opéra), et le fameux Requiem, qu'il n'eut pas le temps de terminer puisqu'il mourut avant, à trente-cinq ans. J'avais presque l'âge du rôle, et j'avais été choisi parce que Mozart était non seulement un compositeur et un virtuose, mais aussi et surtout un improvisateur.

À son époque, le jazz n'existait pas, mais l'improvisation existe depuis toujours, et Mozart était réputé pour ses improvisations en temps réel. Le spectacle comportait des scènes où je devais incarner le jeune Mozart en train d'improviser ou de composer. Composer, c'est d'abord improviser, puis retenir un élément qui capte l'attention, avant de le noter sur le papier. Tout cela se déroulait en direct, pendant le spectacle, et j'avais été choisi précisément parce qu'il fallait que ce soit une improvisation réelle, non simulée. C'est ainsi que j'ai abordé pour la première fois cette idée d'improviser dans l'univers mélodique de Mozart.

J'ai ensuite eu envie d'y consacrer un concert entier. Et cela m'a tant plu, à moi comme au public, que j'ai voulu aller plus loin, en faire un véritable projet : réfléchir à un album, à une thématique profonde, en essayant de creuser aussi loin que je l'avais fait sur Bach, avec Vassilena Serafimova, ou sur d'autres compositeurs par le passé. C'est ainsi qu'est né Mozart Paradox.

L'enregistrement réunit une sélection de ces improvisations ; en concert, j'utilise les mêmes thèmes, la même matière première, mais j'improvise à nouveau.

Don Giovanni, La Flûte enchantée : des œuvres transformées en direct

Quelles œuvres pourra-t-on entendre ? Don Giovanni, La Flûte enchantée, le Requiem de Mozart?

Également la Grande Messe en ut mineur, la Sonate pour piano en la mineur, la Sonate pour piano en la majeur, le Concerto pour clarinette.

Sans tout dévoiler : comment passez-vous d'une œuvre à l'autre ?

Je commence, je termine, puis je passe à la suivante. Parfois je les mélange aussi. Comme le programme est très improvisé, je ne commence ni ne finis toujours par les mêmes œuvres. Un exemple : je commence par une improvisation sur l'ouverture de Don Giovanni, que je conclus, puis je me lance dans une improvisation sur la Marche des prêtres de La Flûte enchantée, puis sur Une petite musique de nuit. Tout dépend de l'énergie du moment. Ces pièces portent déjà, dans leur version originale, des thèmes et des émotions très forts ; dans mes improvisations, j'essaie d'en conserver l'esprit tout en l'emmenant ailleurs.

L'emmener ailleurs, en transformant le rythme : je peux jouer à cinq temps ou à sept temps une pièce écrite à l'origine à quatre temps, tout en conservant la mélodie, les harmonies, les voix intermédiaires, en pensant, s'il s'agit d'une œuvre pour orchestre, à son orchestration, à la manière dont Mozart l'a agencée. Qu'en faire pour la rendre intéressante, sous un éclairage de pianiste et de jazzman du XXIe siècle ? C'est une exploration constante, qui ne s'achève jamais : je n'en ai pas fait de partition, et d'ailleurs je ne joue jamais avec partition.

Chaque concert est unique, alors ?

Des spectateurs qui m'avaient déjà vu jouer ce programme, dans d'autres lieux, la saison dernière, sont venus me dire : « C'est le même programme, on reconnaît les thèmes, mais c'est complètement différent. » Il l'est en effet, parce que je joue des choses différentes. Mais aussi parce que le lieu et son atmosphère font que l'expérience de l'auditeur est, de toute façon, différente à chaque fois.

© Julien Benhamou

Didier Lockwood et la famille Casadesus : l'héritage jazz et classique de Thomas Enhco

Pourquoi tenez-vous tant à créer des passerelles entre classique et jazz ?

Parce que ce sont les deux mondes dans lesquels j'ai grandi. Ma mère est chanteuse classique, mon grand-père était chef d'orchestre classique, et mon beau-père était Didier Lockwood, avec qui j'ai grandi. J'ai vécu, au quotidien, avec ces deux univers en perfusion, et je les aime tous les deux : je n'ai jamais voulu choisir, bien qu'on me l'ait souvent demandé. Mon parcours a d'abord donné la priorité au jazz pendant une dizaine d'années, puis au classique ces dernières années. Aujourd'hui, j'essaie de pratiquer les deux à parts égales, de me lancer des défis dans chacun séparément, et parfois ensemble, comme dans ce projet, qui est pour moi un véritable point de rencontre entre les deux : j'ai l'impression de donner un concert de jazz en ayant étudié des œuvres classiques.

Thomas Enhco : pourquoi le spectacle vivant est un bien précieux à défendre

Souhaitez-vous ajouter quelque chose de plus personnel ?

C'est un sentiment que j'éprouve de plus en plus à chaque concert : celui d'un moment très privilégié, d'une grande chance, pour moi sur scène comme pour le public. Ce petit moment d'une heure et demie, pendant lequel on échappe aux soucis du monde, à la violence, à la compétition, à nos écrans, est un véritable moment de communion. J'aime aussi assister à des concerts et à des spectacles, donc je connais bien l'expérience du spectateur ; que je sois dans la salle ou sur scène, c'est pour moi quelque chose de très précieux, d'autant plus aujourd'hui, où l'on est exposés à tant de violence et d'angoisse au quotidien.

Ce sont des moments qu'il faut absolument préserver et soutenir. Il faut que le public continue de venir, qu'il transmette à ses proches le goût du spectacle vivant (musique, théâtre, cirque, danse) car il s'agit là de quelque chose d'unique, qui n'existe que dans cet espace de concert où l'on se retrouve pour vivre une expérience belle, des émotions, sans autre but que le partage. Il n'y a là ni pouvoir, ni ascendant de l'un sur l'autre, ni logique mercantile : on n'y gagne rien, si ce n'est notre vie. Mais ce n'est pas la première raison pour laquelle nous le faisons.

Cela m'importe de plus en plus, à la fois à cause de l'état du monde et parce que j'approche doucement de la quarantaine : je mesure à quel point cette évidence de toute ma vie. Donner un concert, jouer devant le public n'a en réalité rien d'acquis. Cela peut nous être retiré à tout moment, par une décision politique ou une coupe budgétaire : il faut donc se battre pour que cela continue d'exister.

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