Publié le 10/09/2025

A Saint-Rémy-de-Provence à la découverte de Picasso, des taureaux et de l’amour

Le musée Estrine de Saint-Rémy de Provence présente « Eros dans l’arène de Picasso ». Une exposition qui souligne l’amour des taureaux du maître espagnol, mais aussi un autre regard sur sa relation avec les femmes. Entretien avec Annie Maillïs, commissaire de l’exposition.

exposition picasso saint-remy de provence

Une œuvre qui rappelle un peu Guernica loin de l’apaisement au coeur de la violence. ©Thierry de Lestang Parade

Le musée Estrine de Saint-Rémy de Provence accueille jusqu'au 21 septembre 2025 une exposition temporaire "Eros dans l'arène de Picasso" avec le concours du musée Picasso de Paris et de la famille Picasso. Annie Maïllis, commissaire de l'exposition, évoque cet événement dédié à Claude Picasso, fils du maître.

Exposition Picasso au Musée Estrine, St-Rémy-de-Provence "Eros dans l'arène de Picasso"

Annie Maïllis, commissaire de l'exposition "Eros dans l'arène de Picasso" ©Thierry de Lestang Parade

Annie Maïllis, commissaire de l'exposition

Pouvez-vous présenter ?

Annie Maïllis : Je suis curatrice de l'exposition Picasso. J'avais déjà organisé deux ou trois expositions  à Nîmes, mais en fait je viens de la littérature. C’est par Michel Leiris, ami proche de Picasso et sujet de ma thèse, que j’ai découvert Picasso. Depuis plus de trente ans, je me consacre à son œuvre.

Une exposition née grâce à un livre

Quelle est l'histoire de cet événement ? 

Annie Maïllis : C'est un livre que j'ai écrit en 2021 qui s'appelait Picasso, la femme et le taureau. La conservatrice Elisa Farran du musée Estrine m'a demandé de monter une exposition à partir du livre qu'elle avait beaucoup aimé. Il faut dire que cette même année 2021, nous avions toutes les deux organisé un hommage à Françoise Gilot qui fut la compagne de Picasso. Nous avions une première collaboration réussie et elle a eu envie de la prolonger avec cette exposition sur Picasso. 

Combien d'œuvres de Picasso sont-elles exposées ? 

Annie Maïllis : Je n'ai pas le décompte précis. Si on rassemble les lithographies, les dessins, les gouaches ou l'huile, c'est à peu près 23 œuvres dont la plupart viennent du musée Picasso Paris qui collaborent à cette exposition.

Pour démonter certains préjugés sur Picasso

Quel est selon vous le message de cette exposition ?

Annie Maïllis : Cette exposition, je l'ai faite aussi pour démonter un peu certains préjugés ou stéréotypes sur Picasso, qu'on représente souvent comme un prédateur sexuel, etc. Quelqu'un de cruel, de lâche ...

J'essaie de montrer à travers un parcours qui s'en tient aux œuvres que c'est beaucoup plus compliqué que ça, c'est même parfois l'opposé.

C'est une analyse des œuvres qui rassemblent  dans un même espace pictural la figure féminine et celle du taureau. Cela témoigne du questionnement de Picasso sur la masculinité, la féminité, sur les enjeux érotiques, sur tout ce qui lie un couple dans la fusion ou dans le rejet, ou dans la haine, etc. Ce sont surtout des tauromachies intimes. La tauromachie est un support fantasmé à d'autres problématiques plus larges.

Le taureau animal fétiche de l’artiste ©Thierry de Lestang Parade

Picasso et les femmes

Et quel est selon vous justement le rapport de Picasso aux femmes ? 

Annie Maïllis : Il n'est pas univoque, il n'y a pas un seul rapport. Si on compte les femmes qui ont été importantes pour Picasso, déterminantes, ce sont celles qui sont très présentes dans son œuvre. Il n'y en a pas tant que ça, il y en a cinq.

C'est pas mal quand même. 

Annie Maïllis : Oui, mais il a vécu quand même jusqu'à 92 ans avec une grande activité sentimentale et  sexuelle. En général, s'il avait une compagne, il restait avec elle.

Des espaces d'érotisme

Il appartient à chacun d’entre nous
de déchiffrer ces symboles
...
©Thierry de Lestang Parade

Il y a donc cinq femmes qui ont compté. Des unions successives.

Annie Maïllis : Qu'est-ce que vous entendez par union ? Il y avait plutôt des liaisons successives. Il s'est marié avec la première. 

Ces cycles duraient à peu près dix ans, avec des femmes tout à fait différentes. Sauf pour la dernière compagne Jacqueline, où il était quand même dans le grand âge. Elle l'a accompagné jusqu'à la mort.

La blonde Marie-Thérèse, qui est dans toute la suite des gravures Vollard, est une femme qui a ouvert des espaces d'érotisme à Picasso. C'était une femme complètement soumise et assujettie de son plein gré. Elle s'était placée sous l'emprise de Picasso. Elle n'a absolument rien à voir, ni avec Fernande Olivier, la première muse de Montmartre, ni avec Françoise Gilot.

Elles sont toutes très différentes avec des rapports tout à fait différents, qui correspondent pour Picasso aussi, à un contexte, la guerre, après la guerre, .. Donc on ne peut pas réduire à une seule attitude. Je vois des horreurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Mais il n'a pas été le monstre qu'on dépeint quand on pense aux attitudes de Gauguin ou d'autres, ou de Rodin avec les femmes, etc.

C'était certainement quelqu'un de très difficile, voire cruel, mais avec tout le monde. Et avec lui en premier.

Une discipline de fer

Et pourquoi lui en premier ? 

C'est quelqu'un qui s'est imposé une discipline de fer, qui avait de hautes exigences et qui a tâché de s'y tenir. Tous les jours, de deux heures de l'après-midi à deux heures du matin, il lui fallait travailler, il n'y avait pas de dimanche, c'était un bourreau de travail et un ascète, avec une discipline de vie très austère. Comme l'a dit Françoise Gilot, ilcn'a jamais bu une goutte de vin, et le matin, c'était  pour lui une biscotte sans sel. Nous avons quelqu'un de très ascétique, entièrement consacré à son art. Ce qui compte avant tout, chez Picasso, c'est sa pratique artistique.

L'étrange rapport au taureau

Une œuvre de Cocteau est aussi exposée
©Thierry de Lestang Parade

Et quel est donc son rapport au taureau ? 

Annie Maïllis : C'est une histoire étonnante, singulière dans toute l'histoire de l'art.

Il n'y a jamais eu un artiste qui ait eu des liens aussi forts avec un animal, le taureau. Sa première huile, sa première sculpture, sa première gravure, c'est un picador. Le tableau devant lequel il est mort, en avril 1973, c'est une scène encore avec un taureau. C'est assez obsessionnel, mais le taureau c'est sa culture, il est né à Malaga, c'est une ville taurine. Quand il était petit, on l'a amené à la corrida, le dimanche, pour le récompenser.

Et d'autre part , il va en faire autre chose, un support, un double fantasmé c'est son alter ego. Virilité, puissance, etc.

C'est un animal qui le fascine, qui l'accompagne. 

Des souris … dans les poches 

Qui le fascine, mais il assiste à sa mort ?

Annie Maïllis : Oui, mais comme tous les gens qui sont aficionados, parce qu'ils aiment le taureau, ils aiment le voir combattre jusqu'au bout, bien sûr. C'est vrai que c'est une chose difficile à comprendre, mais vous savez que Picasso, c'est quelqu'un qui est fou d'animaux.

Il a élevé des souris dans ses poches Quand il vivait à Vallauris, il avait un bouc qui se promenait librement dans la maison. Françoise devenait folle d'ailleurs, parce qu'il était très agressif, il vivait avec sa chouette, a eu de nombreux chiens. C'est quelqu'un qui était dingue d'animaux. Mais ça c'est difficile à comprendre quand on n'a pas cette sensibilité.

Il y a des œuvres d'autres artistes comme Sophie Calle, Jean-Paul Chambas, qui témoignent selon vous d'une proximité avec Picasso. Pouvez-vous nous l'expliquer ? 

Annie Maïllis : J'ai voulu croiser le regard de Picasso, d'une part avec ses prédécesseurs, pour montrer ses influences, la culture dont il était imprégné, les chronographies populaires, les vieilles affiches, les objets dont il était imprégné dans sa petite enfance, et l'influence, la répercussion qu'elles ont eues dans l'œuvre. On tenait également à ce que des artistes contemporains dialoguent avec les œuvres de Picasso, pour montrer que lui, il a hérité, mais qu'il a donné un héritage de son œuvre à d'autres artistes.

Picasso était doué pour représenter des formes et des personnages.
©Thierry de Lestang Parade

Un chercheur jusqu'au bout

Est-ce que pour vous, Picasso est le plus grand artiste du XXe siècle ?

Annie Maïllis : Sans aucun doute.

Ou même, allons plus loin le plus grand artiste  de l'histoire de la peinture ? 

Annie Maïllis : Non, peut-être pas, il y en a eu d'autres quand même. Leonard de Vinci, Rembrandt etc... Mais du XXe siècle, oui, je pense que oui. Parce que d'abord, il a une production énorme par la masse. 

Il traverse  tout le siècle, tous les courants, il prend ce qu'il a à prendre dans chaque courant, surréalisme, cubisme, etc. Et c'est quelqu'un qui a toujours inventé. Il n'y a pas une uniformité dans son œuvre, et ce qui est passionnant, c'est de voir comment,  il cherche toujours, jusqu'à la fin. 

Informations pratiques Exposition Picasso au Musée Estrine, St-Rémy-de-Provence "Eros dans l'arène de Picasso"

Hôtel Estrine

Place Philippe Latourelle
13210 Saint-Rémy-de-Provence

Ouvert tous les jours sauf le lundi.
Février, mars, novembre, décembre : 14h-17h30
Avril, mai, juin, octobre : 10h-13h et 14h-18h
Juillet, août, septembre : 10h-18h
Dernière entrée 30 minutes avant la fermeture

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