- Auteur Éric Fontaine
- Temps de lecture 8 min
« Premières fois » : à Montpellier, le Pavillon Populaire expose les origines de la photographie
Un homme se photographie en noyé pour protester contre l’oubli : Hippolyte Bayard met en scène sa propre mort bien avant l’ère du selfie. Jusqu’au 1er novembre, l’exposition Premières fois / Premières photos rassemble au Pavillon Populaire de Montpellier les tout premiers clichés de 200 photographes. Une archéologie de l’image signée Luce Lebart.

Alberto Vieceli, Holding Camera. Exposition Premières fois / Premières photos, Pavillon Populaire, Montpellier. ©Eric Fontaine
L'exposition Premières fois / Premières photos, visible jusqu'au 1er novembre 2026 au Pavillon Populaire à Montpellier, est signée Luce Lebart, historienne de la photographie et commissaire d'exposition. Cette dernière travaille à la reconnaissance de collections oubliées et à leur histoire. Bien connue à Arles, elle a participé à 5 expositions aux Rencontres de la Photographie d'Arles.
Premières fois : Luce Lebart explore les origines de la photographie
Luce Lebart présente cette exposition un peu comme un livre de Jules Verne, d'une exploration dans le temps, celui de la découverte et du processus d'invention dont les hommes raffolent.
200 photographes, 50 qui sont historiques : un atout pour le bicentenaire de la photo qui, cette année, sera à Montpellier et à Arles. L'historienne a joué avec les premiers mots de la photographie et de ses techniques, et a rassemblé une source variée d'œuvres inédites et parfois inattendues. Si ce travail archéologique fait écho à un grand nombre de disciplines de l'image, c'est une exposition qui répertorie l'ingéniosité humaine au service de la mémoire.

De Nicéphore Niépce à Boris Mikhaïlov, deux siècles d'inventions
Nicéphore Niépce, l'inventeur oublié de l'héliographie
Un petit rappel sur Nicéphore Niépce : né le 7 mars 1765 à Chalon-sur-Saône, en Saône-et-Loire, il est connu comme l'un des pionniers de la photographie, avec un procédé baptisé « héliographique ». Après des études longues, il fut ingénieur et inventeur bourguignon. On attribue à Joseph Nicéphore Niépce d'être l'auteur, en 1827, de la première photographie permanente connue à ce jour, intitulée Point de vue du Gras. Sa carrière d'innovateur est lancée et c'est à partir de 1816 qu'il met au point l'héliographie. Le procédé, par lequel la lumière fixe une image sur une plaque enduite de bitume de Judée, pose les bases de la photographie.
Cependant, mort dans l'oubli, il laisse à Louis Daguerre la gloire d'une invention qui était la sienne ; ce n'est que bien plus tard qu'Isidore Niépce, son fils, fait revendiquer la paternité de l'invention de la photographie à son géniteur.
Daguerre, Isidore Niépce et la paternité disputée
L'origine de ce quiproquo vient de l'année 1829 : Niépce s'associe à Daguerre pour améliorer son invention et la rendre plus facile à utiliser. Niépce a déjà remplacé la pierre de lithographe, utilisée à l'origine, par une plaque de cuivre recouverte d'argent.
C'est seulement en cette période que Daguerre substitue une solution liquide à base d'alcool, puis d'iode, au bitume de Judée. Le fameux pigment organique, celui-là même que tamponnait Niépce sur le support, fut alors placé dans la chambre noire, pour favoriser l'apparition du sujet de manière plus précise et moins trouble.
Hippolyte Bayard et Talbot : l'émulation entre inventeurs
Hippolyte Bayard, l'autoportrait en noyé avant le selfie
Hippolyte Bayard, mentionné dans l'exposition montpelliéraine, est lui aussi le créateur d'un procédé photographique sur papier.
Dans un autoportrait, que l'on pourra admirer sous verre dans la salle d'exposition, il fait référence à la peinture célèbre Marat assassiné (1793) de Jacques-Louis David. Il fut le premier sujet à se mettre en scène en victime de noyade supposée, allusion dans une morgue, et marque au dos du cliché : « Le gouvernement qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s'est noyé. » Aujourd'hui où les selfies sont sur tous les réseaux sociaux, on admirera le pionnier de cet autoportrait, dans son plus simple appareil.

William Henry Fox Talbot et le calotype
La France reste le pays de la photographie, même si, en Grande-Bretagne, William Henry Fox Talbot a développé le calotype, dispositif photographique sur papier avec tirage négatif, et donc reproductible. En 1841, après avoir déposé son brevet, la production n'a pas permis à cet inventeur de subvenir à ses besoins financiers pour vivre de ses trouvailles.
Quand l'aristocratie française s'empare de l'image
Cyprien Tessié du Motay, de la phototypie aux cartes postales
Portrait de femme, 1866, photographie de Cyprien Tessié du Motay. Ce dernier, longtemps dit né à Cholet, mais en fait né le 6 mars 1818 à Angers et mort le 6 juin 1880 à New York, est un chimiste français auteur de nombreux brevets, inventeur entre autres de la phototypie. Mais c'est en Allemagne qu'il a étudié la chimie, après avoir, durant sa jeunesse, côtoyé Madame de Récamier, Théophile Gautier, Chateaubriand et l'illustre Victor Hugo. Il a cependant acquis une technique d'impression sur des vitraux chez le verrier Charles-Raphaël Maréchal.
Son invention a permis l'impression de la quasi-totalité des cartes postales jusque dans les années 1930. Républicain convaincu malgré des racines nobles mais lointaines, il porte un nom d'ancienne famille. L'aristocratie a souvent soutenu l'ingéniosité humaine.
François-Xavier Seren, quinze ans auprès de l'aristocratie française
Plus tard, pendant 15 ans, François-Xavier Seren a travaillé sur l'aristocratie et la haute bourgeoisie françaises. Ces images, il les a réalisées pour Point de Vue, Vogue Hommes, L'Éventail et Dynastie : portrait d'un milieu qui a souvent utilisé la photographie comme moyen patrimonial, nécessaire à l'historique familial consenti dans les albums photos, pour faire perdurer une généalogie à hauteur d'homme.
Premières photographies, c'est aussi se rendre compte que la valeur de l'image prend tout son sens dans l'écoulement du temps. Que ce soit la photographie aérienne par pigeon voyageur, brevetée par Julius Neubronner en Allemagne en 1908, ou les drones d'aujourd'hui, l'image réitère sa vocation de transmission depuis près de deux siècles.

La première photo de vacances, un bain de mer de 1920
Peut-être que l'émotion du cliché passe par le ressenti du visiteur, entre autres l'authenticité rayonnante de ce que ces pionniers nous ont légué. Le premier bain de mer, datant de 1920, permet de témoigner de cette approche balnéaire à laquelle la population de l'époque s'adonnait, avec cette frousse viscérale que la mer pouvait engendrer.
À Montpellier, ville aux portes de la mer, la photo présentée montre une mère de famille tenant dans sa main un enfant s'adonnant aux plaisirs du bain. Le cliché exprime une quiétude et un naturel de la photo prise sur le vif.
Au fond, la réunion de ces images, toutes assemblées dans une collection unique, fait admirablement écho aux Rencontres d'Arles. Le Pavillon Populaire a désormais pour vocation ces présentations photographiques, toutes uniques, et permettant cette magie chère aux frères Lumière qui, eux, ont poursuivi leurs travaux dans l'apparition de l'image animée : c'est une autre aventure, liée à la modernité de la photographie fixe et en mouvement, avec les 16 images par seconde du Cinématographe.
Par curiosité, on prendra quelques moments d'attention sur Thomas Edison conduisant le premier tramway électrique, cliché attribué à Albert Harlingue. On sera intrigué par les images du cosmos prises par le télescope spatial Hubble, ou par Boris Mikhaïlov et cette femme nue dans une rivière, présentée comme une nymphe dans l'eau.

Exposition Premières fois à Montpellier : infos pratiques
Pavillon Populaire : horaires, tarif et accès
Le Pavillon Populaire se visite gratuitement du mardi au dimanche, de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h, fermé le lundi. Le bâtiment est situé sur l'esplanade Charles-de-Gaulle à Montpellier.











