- Auteur Thierry de Lestang-Parade
- Temps de lecture 12 min
Théâtre à Avignon avec William Mesguich : «Je n’ai peur de rien»
Entretien avec William Mesguish, homme de théâtre. Il sera le jeudi 4 juin 2026 à 20h au Théâtre Benoît XII à Avignon, en avant-première du Festival d’Avignon, pour interpréter les textes d’un immense auteur qu’il affectionne particulièrement, William Shakespeare. Confidences sur sa passion qu’il souhaite partager au plus grand nombre, pour continuer à faire rêver.

William Mesguish – Richard III – Jeudi 4 juin 2026 à 20h au Théâtre Benoît XII à Avignon – © Christophe Crénel
William Mesguich joue dans Richard III de Shakespeare à Avignon mis en scène par lui-même. Un auteur qu'il admire profondément.
Dans l'interview qu'il nous a accordée, le comédien et metteur en scène évoque aussi une pièce très personnelle qu'il va donner au festival d'Avignon 2026, Être ou ne pas Être. (du 4 au 25 juillet - relâche les 9, 16, 23 juillet)

Richard III, Être ou ne pas Être : William Mesguich met Shakespeare à l'honneur au Festival d'Avignon 2026
Vous jouez dans Richard III le jeudi 4 juin 2026 à 20h au Théâtre Benoît XII à Avignon. Pourquoi Shakespeare ?
J'aime infiniment la langue de Shakespeare. J'ai eu l'occasion de m'aventurer plusieurs fois dans son œuvre.
J'ai eu la chance de jouer Macbeth et Hamlet. Il me semblait important de continuer ce chemin-là dans l'œuvre de William Shakespeare, dans son écriture. J'ai également eu la chance de jouer César Octave dans Antoine et Cléopâtre, et puis Jacques le Mélancolique dans Comme il vous plaira, qui est une des comédies de Shakespeare. Il se trouve que mon père aussi a monté plusieurs tragédies, de grands textes de Shakespeare, et que forcément j'ai été fasciné, enfin, influencé aussi par son travail. Je me devais de m'aventurer dans cette œuvre, modestement, en tant qu'homme de théâtre.

Le plus grand rôle
Je considère qu'Hamlet, c'est sans doute le plus grand rôle pour un comédien du répertoire, avec Richard III. J'étais tellement heureux de le jouer. Je voulais continuer un petit peu cette route pour découvrir d'autres œuvres. Je considère qu'il est l'un des plus grands, sinon le plus grand auteur de l'histoire du théâtre. Il raconte des choses qui nous traversent, qui nous bouleversent, qui nous interrogent, qui nous interpellent cinq siècles plus tard.
Shakespeare , immense auteur
Et c'est pour ça qu'il est un immense auteur, parce qu'il restera sans doute à jamais comme l'un de ceux qui ont inventé la psychanalyse, la psychologie bien sûr, qui se sont aventurés dans les méandres de la condition humaine. Et en cela, il est passionnant à explorer.
Votre prénom William a-t-il été choisi en lien avec Shakespeare ?
Pour une part, c'est un peu symbolique, c'est ce qu'on se dit souvent avec mon père, mes sœurs et ma mère. C'est avant tout le prénom de mon grand-père paternel, décédé quand j'avais un an. C'est une sorte d'hommage à mon grand-père, mais aussi à la passion que mon père, Daniel, a pour William Shakespeare.
Souvenir de la cour d'honneur du Palais des Papes
Alors justement, je crois qu'un de vos grands souvenirs, c'est le roi Lear joué par votre père, dans la cour d'honneur au palais des papes. Vous étiez âgé de 9 ans.
Oui, c'est ça, j'étais tout jeune à cette époque. Je me souviens de cette cour d'honneur monumentale. En ce moment, je viens de créer un spectacle qui s'appelle « Être ou ne pas être », qui est un petit peu autour d'Hamlet, en tout cas de Shakespeare, de cette pensée-là, où je mets en jeu une partie de mon passé de jeune garçon, d'adolescent, une partie également de mon parcours artistique, des relations qui me lient à mon père. Je vais le jouer cet été au festival d'Avignon au théâtre des Corps Saints. Effectivement, il y a des éléments qui marquent l'enfance, l'adolescence.
Une expérience extraordinaire
J'ai eu la chance de jouer, quand j'avais 10 ans, sous la direction d'Antoine Vitez, au Théâtre National de Chaillot. Ce fut une expérience extraordinaire pour moi, comme si j'étais vraiment tombé dedans quand j'étais petit, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais, effectivement, cette cour d'honneur d'Avignon m'a aussi beaucoup impressionné. Mon père était un très jeune metteur en scène flamboyant qui allait marquer l'histoire du théâtre.

Le regard des autres
Maintenant, avec vos succès, vous êtes très expérimenté. Quel est votre rapport à l'angoisse, au doute ?
Il y en a forcément. On n'est jamais tout à fait en repos.
Mais vous ne venez pas de loin. Vous venez du théâtre .
Je suis tombé quand j'étais tout petit. Mais quand j'étais adolescent, je n'aspirais pas forcément à faire cela. Je m'étais un peu éloigné de mon père. J'avais d'autres centres d'intérêt comme on en a parfois quand on est adolescent.
Mes deux sœurs sont comédiennes et metteuses en scène professionnelles. Elles, elles rêvaient de faire du théâtre depuis l'âge de 4 ou 5 ans. Moi, ce n'était pas tout à fait cela. C'est le football qui prenait toute la place. Mon père ne comprenait pas bien. Il a fallu que l'on se rapproche.
On a toujours de l'angoisse, un peu de trac, quand on crée, on ne sait pas trop comment les choses vont être reçues.
Des bouts de vie intimes
Là, c'est d'autant plus troublant que je raconte des pans de mon histoire personnelle avec le spectacle Être ou ne pas être. Cela faisait longtemps que je voulais le faire, et, effectivement, quand on s'aventure dans de l'intime, c'est toujours un peu particulier car on va révéler des bouts de soi qui sont relativement confidentiels. Vous me direz que lorsqu'on joue Richard III, c'est particulier également, parce que Richard III ou Hamlet ont été joués par d'immenses acteurs, et que, tout à coup, on va endosser une forme presque de responsabilité à devoir jouer un rôle écrasant. Malgré tout, j'ai moins peur qu'avant, c'est certain, avec le temps, les expériences. Il y a des gens qui continuent à avoir le trac toute leur vie. On l'a forcément le jour de la première. On est un peu soumis aux aléas d'une première, on ignore comment les choses vont être reçues, on va se livrer pour la première fois. Mais globalement, j'ai l'impression qu'avec le temps on s'habitue à cette pression.
La passion au coeur
En tout cas, moi, je n'ai peur de rien, ça c'est certain, mais de rien. J'ai joué dans de telles conditions, j'ai fait de tels projets, dans des endroits improbables, que rien ne m'émeut. Moi, je suis toujours passionné par le théâtre et le rapport qu'on entretient à l'auditoire, à des textes, à de l'invention, mais je n'ai pas peur de l'adversité en général.
En ce moment où j'ai plusieurs textes dans la tête, il n'y a pas l'ombre d'un doute sur la capacité à livrer tel texte à tel moment, à se lancer. Il y a parfois des failles. On n'est pas des robots, on n'est pas des machines, mais en tout cas, il ne faut pas avoir peur. Je pars de ce principe-là.
Deux maîtres de théâtre
Mon maître de théâtre, Pierre Debauche faisait des grands discours magnifiques. Il était le partenaire d'Antoine Vitez. Ils ont révolutionné une manière de faire du théâtre dans les années 70 avec des gens aussi comme Roger Planchon, Patrice Chéreau et bien sûr mon père. Il disait : au fond, mes amis, le théâtre, c'est rigolo. C'était une petite boutade, une petite pirouette, pour dire que ce n'était que du bonheur, et que tout cela, au fond, est très relatif.
Bien sûr, il faut l'exigence. Il faut faire le plus beau spectacle du monde, il faut être dans la discipline, dans la rigueur, dans le travail, le labeur, au sens noble. Mais on fait ça pour s'amuser au fond, s'amuser de manière, encore une fois, digne. Tout cela, au fond, est drôle, rigolo. Si on a ça en tête, chevillé au corps, même, j'allais dire, alors on traverse les épreuves magnifiquement, et on ne se dit pas, ça va être une catastrophe, je vais rater, que vont penser les gens ? Il y a cette petite tension, légitime, mais il ne faut pas qu'elle prenne le pas sur le plaisir de faire du théâtre.

Des rôles qui font rêver
Alors quel est votre rêve artistique que vous n'avez pas encore atteint ?
Ce n'est pas facile...Effectivement, je souhaitais raconter un petit peu des bouts de mon histoire personnelle, de mon parcours, de mes rapports au théâtre, à mon père. J'écris pour cela depuis longtemps. C'était un de mes rêves et je viens de l'accomplir.
Je pense qu'il y aura un second opus. J'ai entrouvert la porte à la fin du premier épisode, si j'ose dire, pour raconter notamment mon approche d'Hamlet, le moment où mon père va me diriger dans ce rôle. C'était une telle expérience que j'ai envie de la faire partager au plus grand nombre.
Ce ne sont pas des rêves incroyables, mais il y a encore des rôles que j'aimerais jouer.
Par exemple, j'adorerais, même si ça a tellement été fait, et donc plus compliqué en ce moment, jouer Cyrano. Et, plus tard, jouer le roi Lear. Il est certain que cela ne bouclerait pas la boucle, mais un peu plus âgé, je pense que je pourrais continuer un peu l'aventure de Shakespeare dans la mesure où mon père l'a aussi fait en 1981. Ce serait un clin d'oeil amusant.
Un goût particulier
Ce roi Lear aurait un goût particulier, parce que c'est aussi un rôle d'un personnage un peu plus âgé, et ça veut dire que je continuerais... C'est un rôle magnifique, évidemment.
Un rêve commun
Mon rêve, c'est de continuer à aimer les textes, à transmettre, à partager, à échanger. Je suis toujours très ému, de plus en plus, d'ailleurs... Il y a une désaffection pour le théâtre très importante. Enfin, le théâtre existera toujours, sans doute, mais beaucoup de gens n'y vont plus, n'y vont pas, n'y sont jamais allés. Je suis très impressionné quand je vois des salles pleines... Mais aussi quand ce n'est pas plein et qu'il y a des gens qui vont au théâtre. En fait, c'est cela, mon rêve: continuer à voir des gens venir soutenir d'autres gens qui inventent pour eux. On invente ensemble, et cela, c'est inestimable. On a besoin de ce rêve commun.

Dans l'ombre et dans la lumière
On a besoin de ce partage, de cette passation entre la scène et la salle, entre des acteurs un peu plus en lumière que sont les comédiens et puis des gens un peu plus dans l'ombre, mais qui participent à l'invention, qui participent à la création, que sont les spectateurs. Lorsque je joue, je sors dans le hall à la fin du spectacle, et je vais remercier les gens. Ce n'est pas de la flagornerie, de l'égocentrisme ou du cabotinage. Je les remercie d'être venus parce que c'est rare. Et ils ont fait cet effort-là. Et on a bâti ensemble, le temps d'une heure, une heure et demie, un monde, plusieurs mondes, des imaginaires.
Le dernier souffle
Dans notre société, dans nos vies tellement dures, tellement violentes, on a besoin de ce partage-là, d'intelligence et de tendresse. Et c'est cela, mon rêve: que cela continue d'exister et que je fasse finalement du théâtre jusqu'à mon dernier souffle ou, en tout cas, le plus longtemps possible. J'ai beaucoup joué depuis presque 30 ans. J'ai fait presque 90 spectacles, réalisé beaucoup de mises en scène, joué dans des lieux incroyables.
Sur les routes
Peut-être un jour, si j'ai le courage, j'aimerais repartir sur les chemins pour aller porter le théâtre dans les villages.
Je l'ai fait à trois reprises avec ma compagnie en 1999, 2002, 2006. Sur trois périples, on a fait 7000 kilomètres à pied pour aller, avec à chaque fois un an de préparation, porter le théâtre là où il se fait rare. Et je pense que j'ai aussi appris à faire du théâtre comme ça, pour être dans ce don, dans cette offrande, dans ce partage, pour aller vers des gens qui n'ont pas l'occasion de voir souvent du théâtre, voire jamais. Il faut du courage, parce que ce sont des conditions parfois un peu difficiles.
Et je le disais déjà quand j'étais un peu plus jeune... Mais j'ai toujours cette envie-là, cette volonté d'aller vers les autres.
A suivre ...











