- Auteur Danielle Dufour-Verna
- Temps de lecture 6 min
Clément Cogitore : Ferdinandea, l’île éphémère exposée au Mucem
Au Mucem, Clément Cogitore présente Ferdinandea, l’île éphémère, une exposition qui explore l’histoire et le mythe de cette île apparue puis disparue en Méditerranée, à la croisée de l’art, de l’histoire et du politique. À découvrir jusqu’au 20 septembre 2026.

C’est avec une profondeur et une résonance particulière que le MUCEM à Marseille ( Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) accueille jusqu'au 20 septembre 2026, l’exposition « Clément Cogitore : Ferdinandea, l’île éphémère ».
Loin d’une simple rétrospective, cette manifestation s’impose comme une exploration multidimensionnelle de l’histoire, du mythe et des enjeux géopolitiques qui tissent la trame de la Méditerranée contemporaine.
Mucem : Clément Cogitore présente Ferdinandea, l’île éphémère
Genèse de l'exposition
En juin 1831, l’éruption d’un volcan sous-marin entre la Sicile, la Tunisie et la Libye, donne naissance à une petite île aride, faite de cendres. Alors que les marins et les habitants des côtes voisines craignent le réveil d’un monstre, le nouveau territoire attise la curiosité des scientifiques et la convoitise des puissances européennes, qui entendent revendiquer sa position stratégique. La compétition n’est pourtant que de courte durée : six mois plus tard, l’île éphémère, baptisée « Ferdinandea » par le Royaume des Deux-Siciles, retourne sous les vagues de la Méditerranée.
Tristan Garcia, écrivain et philosophe
Vidéaste, plasticien, conteur et cinéaste, metteur en scène, Clément Cogitore s’empare de ce phénomène historique et géologique pour en faire le point de départ d’une fiction empirique. Issu d’une enquête historique et d’une projection spéculative, son cycle d’œuvres Ferdinandea retrace l’émergence puis la disparition de l’île volcanique à travers une installation multimédia mêlant films 16 mm, vidéos, photographies et documents d’archives.

Ferdinandea, une île éphémère au cœur de l’œuvre de Clément Cogitore
Le sujet central de cette œuvre polymorphe est l'île de Ferdinandea, cette terre éphémère surgie des flots méditerranéens en 1831, objet de convoitises coloniales avant de s'abîmer à nouveau dans la mer. L'histoire de Ferdinandea, bien que brève, est devenue un lieu de convergence idéal pour l'artiste, se situant au carrefour de l'Histoire documentée, de l'actualité brûlante et de la fiction spéculative. Cogitore, qui se définit lui-même comme un « historien d'images », a entrepris une quête quasi-archéologique.
Au Mucem, Clément Cogitore propose une lecture plurielle de Ferdinandea
L'approche de Clément Cogitore pour cette exposition au Mucem, est fondamentalement hybride et dense, refusant toute lecture univoque. Elle privilégie une méthodologie rigoureuse, presque scientifique, tout en s'affranchissant des dogmes de l'étude purement académique. L'artiste ne se contente pas de raconter l'événement ; il l'interroge, l'interprète au prisme des voix des survivants, des témoignages populaires, des croyances et des tentatives d'appropriation impériales. Il en résulte une œuvre polyphonique, un entrelacs de films 16mm, de vidéos, de photographies et d'installations, qui revisitent les logiques coloniales et géopolitiques tout en soulevant la question fondamentale : comment habiter la Terre ?

Le Dialogue Fictif et la Tension Science/Mythe
L'installation de Cogitore se déploie comme un mécanisme à penser, un outil puissant pour débattre et interroger les « puissances mondiales » et leurs schémas d'exploitation et d'exclusion. Elle s'articule autour de deux pièces maîtresses cinématographiques, toutes deux profondément imprégnées de sa vision.
« La folie des hommes »
La première, Ferdinandea : Incertitudes, est un récit rétrospectif expérimental construit en sept chapitres. Elle ne se contente pas de relater la disparition de l'île, mais confronte le spectateur à la possibilité de son retour, aux enjeux qui en découleraient, et à l'idée d'une nouvelle terre émergée dans une Méditerranée que l'on voudrait sans histoire ni surprise. L'œuvre opère un pas de côté par rapport à la narration linéaire, basculant dans la pure spéculation fictionnelle. Elle apparaît comme une métaphore puissante d'une société qui, ayant épuisé ses aspirations, se demande si la Terre ne va pas, une fois de plus, lui échapper, en écho à ce que l'artiste nomme « la folie des hommes ».
Ferdinandea : Vigilances : une vidéo entre science et poésie
La seconde œuvre, Ferdinandea : Vigilances, apporte une respiration plus contemplative. Cette vidéo, réalisée à partir d'une gravure du XIXe siècle et d'une photographie contemporaine, s'achève sur le récit d'une expédition scientifique visant à poser un sismographe sur le volcan sous-marin Empédocle. Ici, la tension entre la connaissance scientifique et la précaution poétique est mise en évidence, invitant à observer l'état des choses avec une simplicité déconcertante, reconnaissant que le volcan est simplement « endormi » et que son réveil, synonyme d'une nouvelle émergence, reste une possibilité tangible.

Une Œuvre Polysémique et Humanisée
Un autre élément structurant du travail de Cogitore est le dialogue intense entre les Cultures et les Commissaires. L'exposition est le fruit d'une collaboration avec le trio de commissaires Kathryn Weir, Clélia Paukner et Enguerrand Lascols. Ce dernier, en particulier, a inséré le projet artistique dans une étude des cultures du sud de l'Europe et de la Méditerranée, s'écartant ainsi de la manière dont l'histoire méditerranéenne est traditionnellement représentée par les musées européens.
Ferdinandea au Mucem : photographies, langues méditerranéennes et récits populaires
La Section 2 de l'installation illustre cette approche plurielle. Trois photographies de l'île y sont présentées, sur lesquelles l'artiste a superposé des phrases issues de la culture populaire, gravées sur des plaques en verre. Ces phrases sont rédigées en sicilien, arabe et maltais, langues vernaculaires du bassin. Cette juxtaposition révèle comment les trois langues convergent en une fusion unissant les croyances et les cultures propres à chacune, tout en révélant une uniformisation des informations et du langage. C'est une manière subtile pour Cogitore de souligner que la grande histoire géopolitique dialogue toujours avec les récits locaux et intimes des peuples.
« Comment habiter la terre ? »
L’interrogation fondamentale que pose Clément Cogitore à travers Ferdinandea est celle du « comment habiter la terre ? ». Il ne se contente pas de raconter la disparition d’un territoire ; il questionne l’émergence de mécanismes permanents d’exploitation, d’exclusion et de désirs de puissance qui s’attachent à la moindre parcelle de terre.
Une invitation poétique
En définitive, Ferdinandea, l'île éphémère est une œuvre polysémique, un miroir de notre présent et un témoignage d'histoire. L'installation de Clément Cogitore au MUCEM est bien plus qu'une exposition ; c'est une véritable invitation poétique et intellectuelle à repenser la Méditerranée comme un espace nourricier d'histoires, de drames, et d'avenirs possibles.
Informations pratiques Exposition Clément Cogitore Ferdinandea, l’île éphémère
MUCEM
7 promenade Robert Laffont (esplanade du J4)
13002 Marseille.
Accès Fort Saint-Jean / Bâtiment Georges Henri Rivière
Horaires : Tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h










