- Auteur Michel Gathier
- Temps de lecture 6 min
«Le spectaculaire à l’épreuve de la matière» : Exposition au Centre de la photographie de Mougins
L’exposition du moment, au Centre de la photographie de Mougins, met en scène un dialogue entre l’œuvre historique d’André Villers et les recherches contemporaines de Clara Chichin et Elsa Leydier. A découvrir jusqu’au 7 juin.

Clara Chichin présente des photographies sensorielles et émotives. © Clara Chichin / ADAGP. Série Les précipités, digigraphie 2025.
«Le spectaculaire à l'épreuve de la matière» est l'exposition temporaire à voir en ce moment au Centre de la photographie de Mougins jusqu'au 7 juin 2026. Elle met en scène un dialogue entre l'œuvre historique d'André Villers et la photographie contemporaine de Clara Chichin et Elsa Leydier.
Mougins : exposition d’André Villers, Clara Chichin et Elsa Leydier au Centre de la photographie
«Le spectaculaire à l'épreuve de la matière»
Dans un monde saturé par l'immédiateté numérique et la prolifération d'images lisses, l’exposition «Le spectaculaire à l'épreuve de la matière» au Centre de la photographie de Mougins propose une rupture salutaire.
Sous le commissariat de François Cheval et Yasmine Chemali, cette manifestation ne se contente pas de montrer des clichés ; elle interroge l’ontologie même de l’acte photographique. Ici, l’image n’est plus une fenêtre ouverte sur le monde, mais une substance, une peau, une sédimentation. En faisant dialoguer l’œuvre historique d’André Villers (1930-2016) avec les recherches contemporaines d’Elsa Leydier et de Clara Chichin, l'exposition trace un trait d'union entre l'alchimie du laboratoire et l'écopoétique de demain. La photographie y est réaffirmée comme une expérience organique, une «épreuve» au sens physique du terme, où la matière devient le lieu d'un réenchantement du regard.

L'alchimiste de l'ombre
En 1953, à Vallauris. André Villers croise le destin en la personne de Pablo Picasso. Il ne sera jamais le simple portraitiste du peintre, il devient son partenaire de jeu, son alchimiste de l'ombre. Pour lui le négatif n'est pas une fin en soi mais une matière première. Très vite, il s’affranchit des règles du tirage classique. Il découpe, il sur-imprime, il solarise. Dans ses manipulations, Villers transforme la gélatine argentique en une écriture quasi littéraire. Les séries photographiques ne sont plus des cadres isolés mais les pages d'un grimoire où le hasard entre en jeu. En travaillant sur la transparence et la superposition, il invente un langage visuel aux lisières de la gravure et de la poésie. Cette «épreuve de la matière» chez Villers est une libération. Elle permet à l'image de s'émanciper de sa fonction de preuve pour devenir une pure présence sensible.

© Elsa Leydier / ADAGP. Série L’impostrice, Digigraphie sur papier ensemencé, 2024.
La figure de «l’impostrice»
En écho aux expérimentations de Villers, Elsa Leydier introduit une dimension politique et écologique radicale. Elle se définit volontiers comme une « impostrice » qui revendique le droit à l'erreur, à l'hésitation et à la vulnérabilité. Contre la figure du photographe «prédateur» qui capture et fige, elle propose une photographie qui s'efface.
La trace du vivant : le papier ensemencé
Le travail d'Elsa Leydier repose sur une innovation poétique : l’utilisation de papier recyclé et ensemencé de graines. Ici, la photographie n'est plus un objet immuable destiné à défier le temps, elle est un organisme vivant. La couleur n'est plus fixée pour l'éternité, elle est incertaine, fragile, soumise aux aléas de l'humidité et de la lumière.
Des "hypothèses" visuelles
En photographiant la disparition ou en laissant l’œuvre elle-même devenir le terreau d’une vie future (la germination des graines), Leydier interroge la pérennité de l’art. Elle nous invite à nous « dessaisir» du pouvoir de l'image. Ses œuvres sont des «hypothèses» visuelles. Le spectateur ne contemple pas un résultat mais participe à un processus de transformation où la matière photographique se fond dans la matière biologique. C'est une lutte patiente contre le spectaculaire, une éloge de la lenteur qui redonne à l'acte de voir une dimension rituelle.

© Clara Chichin / ADAGP. Série Les précipités, Digigraphie 2025.
La marche comme écriture
Pour Clara Chichin, la photographie s'enracine dans le corps. Sa démarche est celle d'une marcheuse, d'une glaneuse, qui parcourt le paysage méditerranéen hors des sentiers battus. L'errance est la condition de la rencontre avec le lieu. Ses images ne cherchent pas à décrire un relief ou un littoral, mais à traduire une relation sensible.
Dans son travail, la lumière n'est pas un simple éclairage ; elle est un agent physique qui s'insère entre les corps et le monde. Ses clichés, souvent marqués par des jeux de reflets, transforment le paysage en une matière palpitante. On y sent l'influence d'une «géographie sensible» où l'humain et la nature ne sont plus séparés.
L’image-transition
La photographie se greffe sur un réel magnifié par le geste. Les vagues, les rochers et les ors des couchers de soleil ne sont pas des clichés de carte postale mais les éléments d'un paysage recomposé à travers le prisme de l'émotion. L'image devient alors ce lieu de passage, cette membrane fine qui nous relie au vivant. En refusant la netteté documentaire pour privilégier la vibration chromatique, elle rejoint Villers dans cette quête d'une image qui vit et respire.
Centre de la photographie de Mougins
43, rue de l’Église
06250 Mougins
Tél. +33 (0)4 22 21 52 12
Quels sont les horaires d'ouverture du Centre de la photographie à Mougins ?
En mars, ouvert de 13 à 18 heures. Fermé les lundis et mardis.
D'avril à septembre, ouvert de 11 à 19 heures. Fermé les mardis.
Exposition jusqu'au 7 juin 2026.
Visite guidée flash pour les individuels sans réservation tous les mercredis et samedis à 15 heures.











