Publié le 06/03/2023

Un piano orphelin, Emmanuelle Stéphan évoque Gabriel Tacchino

L’immense pianiste Gabriel Tacchino nous a quittés. Il laisse les mélomanes et tous les amoureux du piano, orphelins de son talent, de son humilité et de sa générosité. Il a formé durant des années, et en tournée à travers le monde, un remarquable duo avec la pianiste Emmanuelle Stephan, duo pour lequel leur a été attribué le label remis par l’héritier de Francis Poulenc, ‘Duo Francis Poulenc’, ce compositeur qu’il affectionnait entre tous. Emmanuelle Stephan poursuit son œuvre.

GABRIEL TACCHINO EMMANUELLE STEPHAN CONCERT Festival CE de Sole il LILLE Juillet 2016

« Gabriel TACCHINO, Maestro, mon duo musical depuis de nombreuses années, nous a quitté le dimanche 29 janvier 2023. Il a lutté avec force et courage jusqu'à la fin contre la maladie. Je ne l'oublierai jamais. Grand représentant du piano français, immensément talentueux et grand professeur, il restera à jamais dans notre mémoire, tout comme sa technique pianistique virtuose, aussi élégante que puissante. » (extrait de l’hommage à Gabriel Tacchino rendu par Emmanuelle Stephan lors de ses funérailles)

Emmanuelle Stephan rend hommage à Gabriel Tacchino

Gabriel Tacchino, fleuron du piano français, disciple de Poulenc

Danielle Dufour-Verna / Marie-Céline Magazine Culture – Bonjour Emmanuelle. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Emmanuelle Stephan – Je suis une pianiste d’origine alsacienne. J’ai étudié à la Juilliard school à New York, puis à Paris où j’ai travaillé avec Gabriel Tacchino. J’ai eu la grande chance de former avec lui un duo à partir de 2005 et nous avons tourné à l’étranger sur huit années, de Chine jusqu’au Brésil, Emirats arabes, Suisse etc. et en France également.

DDV – Quand avez-vous arrêté les tournées avec Gabriel Tacchino ? 

Emmanuelle Stephan – le dernier concert était en novembre dernier au pays de son père. En 2018, j’ai enregistré un disque avec Gabriel Tacchino chez Warner Classics / Erato, et nous avions obtenu le label duo Francis Poulenc qui nous a été décerné par l’héritier et détenteur des droits de Francis Poulenc. 

DDV - Gabriel Tacchino se savait fatigué…

Emmanuelle Stephan – Il savait qu’il avait une maladie de longue durée. Il n’a pas partagé ni à ses amis, ni à quiconque, il ne voulait pas en parler. C’est une maladie qui l’a touché sur les dernières années de sa vie. 

DDV – Que représentait Gabriel Tacchino pour vous ?

Emmanuelle Stephan –C’est quelqu’un qui a eu une immense importance dans ma carrière. C’était un excellent professeur, très juste, à la fois doux et rigoureux. Il y avait vraiment un grand équilibre entre sa douceur et sa rigueur, un très bon enseignement. Il me préparait vraiment aux concerts. C’est aussi mon maitre, en duo musical, c’est un peu comme dans l’atelier d’un peintre. Je voyais comment il se préparait aux concerts. Nous préparions tous les concerts ensemble. C’était aussi mon maitre dans ce sens plus classique du terme. C’est quelqu’un qui avait une grande importance pour moi.

DDV – Quand on dira Gabriel Tacchino, de quoi voulez-vous qu’on se souvienne le plus ?

Emmanuelle Stephan – De sa grande gentillesse. Il avait une approche de tout qui était très innocente. Il était toujours très franc, avec une grande absence d’arrière-pensée. Et cela, mine de rien, ça aide beaucoup dans la carrière. En premier lieu, bien sûr, qu’on se souvienne de sa musique, de son interprétation pour Poulenc, évidemment, dont il est l’interprète de référence absolue. Mais également Satie, et d’autres compositeurs, bien sûr. De l’élégance de son jeu et à la fois une grande puissance et une grande douceur, un peu comme son caractère. Il était quelqu’un de grands contrastes. Il maitrisait toute la palette des émotions.

GABRIEL TACCHINO EMMANUELLE STEPHAN CONCERT Festival CE de Sole il LILLE Juillet 2016

DDV – Vous allez lui rendre hommage pianistiquement ?

Emmanuelle Stephan – J’ai déjà rendu un premier hommage lors des funérailles où j’ai joué l’Andante de la sonate numéro 13 de Franz Schubert. Je lui rendrai aussi hommage le 2 avril à l'Ecole Normale de Musique de PARIS, pour l’assemblée générale de l’Association des Amis de Francis Poulenc, entre autres commémorations à Nice.  Il y aura une série de concerts que j’avais pensé intituler les Poulenc’iades mais ce n’était pas du tout prévu qu’il ne soit plus là. J’avais prévu de faire une série de concerts en soliste parce que nous n’étions pas sûrs de pouvoir jouer par rapport à sa santé. Je lui avais dit : « Voilà, je vais faire une série de concerts en solo, et si toi tu te sens bien, tu te rajouteras et ce sera la cerise sur le gâteau. » Nous nous étions mis d’accord comme cela avec le directeur artistique. Je ne pensais pas que tout-à-coup, il ne serait plus là du tout. Comme vous le savez, dans le monde musical, on n’a pas tellement de droit à l’erreur et à prendre son temps. On n’a pas forcément une deuxième chance. Je vais donc toujours aller de l’avant et honorer ces concerts qui auront lieu à Nice entre février et juin 2023. Je les ai intitulés ‘Poulenc’iades’ en référence à Schubert. Nous faisions les Schuberthiades. Comme c’était l’année des soixante ans de la disparition de Poulenc, je m’étais dit, ce serait un clin d’œil à Schubert. En plus Poulenc avait composé une œuvre qui s’appelle ‘Hommage à Schubert’. 

DDV – Lors des funérailles, vous avez été la seule à lui rendre hommage au piano ?

Emmanuelle Stephan – Il y a eu également Philippe Binder, le clarinettiste Michel Ludwig et la pianiste Evelina Pitti. 

DDV – Il laisse une place vide très importante par rapport à la rareté de son répertoire. Gabriel Tacchino avait un répertoire à part. C’est ce qui faisait sa spécificité. Qu’en pensez-vous ? 

Emmanuelle Stephan – Oui, c’est vrai. Il avait un répertoire qui était particulier dans le sens où il y avait, à la fois, des solos et de la musique de chambre. Il aimait beaucoup la musique de chambre et c’est vrai que c’était l’idée de nos concerts. Nous étions à la fois solistes et duettistes. On aimait bien chacun avoir nos solos et ensuite être à quatre mains etc. C’est vrai qu’on ne trouve pas souvent cet équilibre-là chez les pianistes. Il a également un mélange d’œuvres très virtuoses, très pointues et à la fois des choses qui sont très grand public, des grands tubes. Ce n’était pas quelque chose que les pianistes de sa génération recherchaient avant tout. Il prenait souvent des œuvres par le cœur. Il aimait jouer ça, alors il le faisait. On avait été d’ailleurs étonné qu’il accepte de jouer le Concerto de Varsovie que beaucoup d’artistes refusaient de jouer parce qu’il était considéré inférieur. Pour lui, toute la musique classique était belle. Il avait un répertoire très imposant, il a enregistré les 6 concertos de Prokovief, les 5 concertos de Saint-Saens, l’intégrale Poulenc, le 3e de Beethoven avec la Philharmonie de Berlin et André Cluytens, et tout le reste !!!  Et l’autre spécificité de son répertoire : il a joué des œuvres monumentales comme des œuvres grand public, pour lui  il n’y avait pas de « petit » répertoire.

DDV – Quand on perd un maitre comme Gabriel Tacchino, est-ce qu’on perd aussi un père ? 

Emmanuelle Stephan – Oui, je pense, parce que quand vous avez été influencé à ce point-là par quelqu’un, quand vous l’avez suivi dans ses tournées, quand vous avez pensé autant d’heures avec lui quotidiennement pour travailler, c’était à la fois votre professeur, votre duo musical, votre ami, forcément, c’est aussi un père et par la différence d’âge, plus d’un demi-siècle. J’ai débuté ma carrière grâce à lui, avec lui. 

DDV –Vous qui avez été sa partenaire de concert, avez-vous songé à écrire des mémoires de votre vie musicale avec lui ?

Emmanuelle Stéphan – J’y ai souvent songé, à plusieurs reprises. Il y avait tellement d’anecdotes, tellement de choses qui m’ont surprise que je me suis dit je pourrais en faire un bouquin mais je n’ai pas encore eu le temps. J’ai fait des écrits, mais je n’ai pas eu le temps, pour le moment, de me pencher sur le travail de tout un livre, mais c’est vrai que j’y ai pensé.

DDV – Qu’est-ce qu’il vous laisse comme héritage premier en termes d’homme et de compositeur ? 

« A titre personnel, en tant que son aidante de vie pendant ses dernières années, je garde à l'esprit son courage et sa force. Mais sous ses airs forts et distants, il était pourtant trop sensible pour supporter les au-revoir, aussi longs. Le nôtre aura duré 2 ans. Et après avoir vécu cela, on voit la vie autrement, on apprend à se dépasser toujours plus contre la maladie et à chérir les moments précieux que l’on a la chance de vivre chaque jour. »  

— Emmanuelle Stephan (extrait de l’hommage à Gabriel Tacchino lors de ses funérailles)

Emmanuelle Stephan – l’héritage premier qu’il me laisse est la mission par rapport à Francis Poulenc qui est un compositeur reconnu, certes, mais probablement pas à sa juste dimension. Il est presque parfois plus connu à l’étranger qu’en France et beaucoup de ses œuvres, pourtant magnifiques, avec des passages incontournables, sont encore assez méconnues. C’est un premier héritage, d’autant plus que quand nous avons reçu ce label ‘duo Francis Poulenc’, l’héritier nous avait fait promettre qu’à chaque concert nous jouerions au moins un morceau de Poulenc. C’est une mission de transfert de patrimoine culturel et quelque chose qui me tient beaucoup à cœur. 

DDV – Vous continuez dans ce sens ?

Emmanuelle Stephan – Oui, je vais continuer, d’autant plus que Gabriel avait senti qu’il ne pourrait pas toujours assurer les concerts qui allaient arriver et il avait émis cette idée qu’une autre pianiste pourrait jouer avec moi. On a proposé cela à Benoît Seringe qui nous a d’abord écoutés et, après un temps de réflexion, a accordé également le label à ce nouveau duo avec cette autre jeune pianiste. Donc Gabriel avait un peu assuré, déjà, sa relève. 

DDV – On se souvient souvent des compositeurs, moins des interprètes. Que faudrait-il pour qu’on se souvienne vraiment de Gabriel Tacchino ?

Emmanuelle Stephan – A travers tous les hommages qui lui seront dédiés,  à travers ses élèves qui transmettrons son art et à travers sa musique qui continuera de résonner, pour toujours …. En effet Maestro tenait à laisser une trace, il m’avait dit l’année dernière « il faut que l’on se souvienne de moi ». 

DDV – Y aurait-il une phrase, une anecdote de Gabriel Tacchino que vous voudriez nous faire partager ? 

Emmanuelle Stephan - Dès qu’il arrivait sur un lieu de concert après le voyage, il demandait toujours : où est le piano, à peine la valise posée au sol. Cela surprenait beaucoup les organisateurs, après un voyage souvent fatigant, de vouloir répéter à peine arrivé.  Il a toujours gardé cette habitude, jusqu’au dernier souffle. L’an dernier, je me souviendrai toujours, il est rentré de l’hôpital, et la 1ere chose qu’il a faite, il s’est mis au piano alors qu’il était rentré en ambulance donc très fatigué et fragilisé. Il a joué magnifiquement bien sûr, pour moi et sous les yeux sidérés des ambulanciers, une sonate de Mozart qu’il n’avait pas rejouée depuis des années, c’était assez sidérant. 

Concerts pianos, les événements à venir de la pianiste Emmanuelle Stéphan, à Nice

En l'honneur du 60ème anniversaire de la disparition du compositeur Francis POULENC « POULENC’iades » Emmanuelle STEPHAN, piano
Vendredi 24 février 2023 : POULENC’iade « Hommage à SCHUBERT »
Samedi 11 mars 2023 : POULENC’iade « DEBUSSY – POULENC »
Samedi 29 avril 2023 : POULENC’iade « en mode mineur »
Samedi 27 mai 2023 : POULENC’iade « De la Valse »
Samedi 24 juin 2023 : POULENC’iade « Les grands tubes du piano »

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