Publié le 02/11/2026

Floriane Hasler : la musique baroque comme source de liberté

Interview. Rencontre avec la mezzo-soprano Floriane Hasler, jeune artiste issue du CNSMDP, pour qui la musique baroque reste un espace de liberté. Elle revient sur ses rôles, ses concours, ses enregistrements et sa collaboration avec Jordi Savall.

Floriane Hasler, mezzo-soprano, en interview pour Marie-Céline

La mezzo-soprano Floriane Hasler. © Olivier Lalane

C’est auprès du Chœur d’adultes de la Maîtrise Notre-Dame de Paris que la jeune mezzo-soprano Floriane Hasler décide de s’orienter vers le chant. Musicienne depuis son enfance, elle apprend le cor en famille et découvre une passion qui s’épanouira au fil du temps. Diplômée du CNSMDP en 2022, elle se perfectionne notamment auprès de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco.

Alors qu’elle n’a que vingt-trois ans, elle fait ses débuts aux côtés de Raphaël Pichon dans L’Orfeo de Luigi Rossi. En 2025, elle enregistre Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck (Alpha Classics), dans le rôle de Diane.

Du 2 au 11 octobre 2026, elle a interprété Zerlina dans Don Giovanni à l’Opéra de Marseille. L’occasion pour Floriane Hasler de revenir sur son parcours de jeune artiste, riche en ambitions.

Les Contes d’Hoffmann : le rôle le plus surprenant de Floriane Hasler

Vous vous produisez régulièrement dans divers opéras. Quels ont été les rôles les plus surprenants que vous avez interprétés ?

Pour moi, le rôle le plus surprenant a été la Muse/Nicklausse dans Les Contes d’Hoffmann. D’abord parce que c’est un personnage que les interprètes et les metteurs en scène traitent de façon très différente. On ne sait pas trop de quel côté elle se situe : c’est un personnage assez complexe, parfois ambigu. Dans la version que j’ai interprétée, c’était un mélange d’enthousiasme, de grand pouvoir, presque de toute-puissance, et en même temps d’extrême maladresse. Nicklausse avait la foi des premiers chrétiens pour aider Hoffmann, le personnage principal, mais elle le faisait de manière très maladroite. C’était donc un délice à jouer !

Pour Floriane Hasler, la musique baroque offre une liberté plus immédiate. ©Olivier Lalane

Musique baroque : une liberté plus immédiate pour la voix

En tant que chanteuse spécialisée dans le répertoire baroque, quelles différences techniques observez-vous par rapport au répertoire plus romantique ?

Je ne me considère pas comme une spécialiste, parce que j’en connais, et c’est autre chose ! En revanche, je fais de la musique baroque depuis toujours, ce qui m’a donné une bonne intuition, une bonne imprégnation du répertoire. Maintenant, je me penche sur des musiques plus tardives. Quant aux différences d’interprétation… il y a beaucoup de récits dans la musique baroque, et ils offrent de nombreuses possibilités interprétatives et expressives.

Vous savez, dans la musique baroque, on a quand même de petites licences pour se rapprocher d’affects plus naturalistes. Par exemple, on peut vraiment mettre du souffle dans la voix, on peut faire des sons plus laids… Ce sont des choses qui ont tendance à disparaître, ou en tout cas à se lisser, dans le répertoire plus tardif. Je trouve que dans la musique baroque, on a plus de liberté sur le tempo et dans la manière dont on construit le phrasé.

Sur le plan vocal, c’est une musique qui me demande moins d’efforts et de soutien que les autres répertoires. Les orchestrations sont un peu plus légères et les instruments anciens sont plus cléments avec la voix, ce qui nous permet de chanter beaucoup sur le souffle et nous donne l’occasion de faire plus de nuances. Enfin, je dirais que c’est moins physique, à l’exception des vocalises haendéliennes, qui demandent un sacré travail.

Vous diriez donc que vous avez plus de liberté dans ce répertoire ?

Oui, en tout cas la liberté y est plus immédiate. On peut vraiment choisir comment notre personnage voit telle phrase, par exemple : on est assez peu contraint. Bien sûr, la musique nous indique très souvent où aller, mais on peut se permettre beaucoup de choses.

Comment trouvez-vous justement cette liberté dans un cadre plus contraint ?

Personnellement, j’aime travailler sur la couleur de la voix. Je trouve qu’une fois qu’on a un beau geste et une technique à peu près viable, on peut pas mal jouer sur les paramètres du timbre : plus chaud, plus brillant, etc. C’est quelque chose que j’affectionne particulièrement.

Ensuite, on peut accentuer certains mots plus que d’autres, conduire la ligne d’une certaine façon, ciseler le phrasé ou au contraire faire de très grandes phrases. Je trouve qu’avoir un point de vue sur le sens des paroles est essentiel, car ça change tout. Et ce point de vue peut évoluer tout au long du processus d’interprétation.

Concours et coachs : la méthode de la mezzo-soprano

Depuis le début de votre carrière, vous avez participé à de nombreux concours et en avez remporté plusieurs. Pouvez-vous nous expliquer comment vous vous préparez ?

Mon premier objectif est de bien comprendre ce qu’on attend de moi, parce qu’un concours, c’est presque un « jeu » : il y a des règles et des annales. Je repère petit à petit ce qui fonctionne ou pas : j’examine les artistes qui ont passé ce concours avant moi et je note ce que je trouve efficace, inspirant, et ce que je trouve moins pertinent. Ensuite, je fais une petite étude de terrain, parce qu’il ne faut pas négliger où l’on met les pieds. Enfin, il faut maîtriser le sujet de A à Z, construire un programme qui nous distingue en tant qu’artiste et essayer de faire du mieux possible.

Il y a aussi un peu de pression ?

Certainement, mais de toute façon, on ne peut faire que ce qu’on peut faire : on ne peut que se dépasser. Bien construire un programme est aussi très important. Il faut que les morceaux s’enchaînent de manière fluide et que les œuvres soient variées… Ce sont des choses qui ne relèvent pas tant de l’exercice et de la répétition.

Ensuite, je prépare les morceaux, la manière dont je vais apparaître sur scène et me tenir. Par exemple, je me demande si je vais être davantage dans l’intériorité ou, au contraire, regarder directement le public. Enfin, on se fait énormément coacher : sans le regard des coachs, des pianistes, des chefs de chant et des professeurs de chant, notre travail se réduirait à notre seul regard. Et on passerait à côté de beaucoup de choses essentielles.

Ces coachs, ce sont des personnes qui vous accompagnent depuis votre formation, ou que vous avez rencontrées au fil du temps ?

Les deux. Il y a des personnes que j’ai croisées au conservatoire et qui m’accompagnent toujours. Et puis on rencontre beaucoup de monde : on entend quelqu’un jouer une pièce d’un répertoire, par exemple du romantisme allemand, et on se dit « Tiens, j’aimerais bien voir ce que ça donnerait de travailler ensemble, ce que cette personne pourrait m’apporter ». Ça se fait de manière assez organique.

Du disque à la scène : le travail d’une chanteuse lyrique

Enregistrer un disque

Vous avez enregistré plusieurs disques, dont un actuellement en production. Pouvez-vous nous parler de votre manière de travailler en enregistrement ?

Il faut d’abord maîtriser ce que l’on dit. J’aime me nourrir de ce qui m’entoure, notamment en puisant dans l’histoire de l’art. L’objectif est d’avoir des images, des ressentis : ce peuvent être des scènes de films, des tableaux, ou d’autres œuvres d’un répertoire voisin. Je trouve les images intéressantes : c’est grâce à elles que j’arrive à analyser ce qui peut s’entendre sur un disque.

En enregistrement, c’est un grand travail de scène, une sorte de danse entre le chef, les interprètes et les directeurs artistiques en cabine. Le but est de trouver ensemble ce qui fonctionne le mieux : à nous d’ajuster, aux personnes en cabine de nous guider. Par exemple : « Pense ce passage de manière plus lumineuse » ou « Concentre-toi sur la basse, qu’est-ce qu’elle te dit ? ». Enregistrer un album demande beaucoup d’efforts physiques et de concentration, il faut essayer de se préserver au maximum.

Éviter la fatigue vocale

Vous vous produisez régulièrement sur scène, ce qui peut entraîner une fatigue vocale. Avez-vous des conseils pour éviter ce type d’accident ?

Il faut faire attention à son hygiène de vie, et la première chose à prendre en compte, c’est le sommeil. Il est aussi important de faire du sport et de mobiliser son corps avant de chanter, surtout avant un rôle long. Cela permet d’éviter la fatigue et de réveiller les muscles en douceur. Enfin, pour échauffer la voix, il faut absolument choisir un répertoire adapté, afin d’éviter tout problème.

Floriane Hasler : « être à l’écoute des autres […] pour ne pas jouer seule ». © Olivier Lalane

Entrer dans un personnage

Vous avez interprété de nombreux rôles, dont la Messagère dans L’Orfeo et la Muse dans Les Contes d’Hoffmann. Comment vous préparez-vous mentalement à entrer dans un personnage ?

Pour être franche, je ne me prépare pas vraiment à entrer dans le personnage. Avec les metteurs en scène, on crée souvent un petit vocabulaire physique du personnage : par exemple, un personnage un peu gêné va tripoter son pull ou avoir un regard furtif. À part ça, je me demande toujours quel est l’objectif de mon personnage : qu’est-ce qu’il vient faire ?

Ensuite, juste avant d’entrer en scène, j’essaie de me calmer et de respirer un peu, ce qui me rend plus disponible à ce qui va se passer. C’est d’ailleurs le plus important : être à l’écoute des autres et de ce qui va être proposé, pour ne pas jouer seule. L’objectif est d’être au plus près de réactions naturelles.

L’Orfeo avec Jordi Savall

En parlant d’Orfeo, vous avez récemment travaillé sous la direction de Jordi Savall, et c’est d’ailleurs à cette occasion que nous nous sommes rencontrées. Était-ce votre première collaboration avec lui, et comment décririez-vous cette expérience ?

Nous avions déjà donné L’Orfeo il y a un an, à l’Opéra Royal de Versailles. Quand j’ai appris que j’allais avoir l’occasion de travailler à ses côtés, j’étais à la fois excitée et intimidée. J’admire Jordi Savall depuis mon enfance, et j’appréhendais.

Comment proposer quelque chose à quelqu’un qui a dirigé cette œuvre peut-être des centaines de fois ? Qu’est-ce que je pouvais apporter de nouveau ? Mais ça s’est très bien passé. Les premiers jours ont été consacrés à la recherche. Puis chacun finit par faire un pas vers l’autre et par s’imprégner de ce que proposent les musiciens. On fonctionne beaucoup à l’écoute, et aux côtés de Jordi Savall, c’était assez simple : il sait quelle direction prendre et comment nous guider. Ce fut une expérience très spéciale.

Vous aviez donc déjà chanté ce rôle il y a un an. Comment votre interprétation a-t-elle évolué depuis ?

Oui, certaines choses ont changé. J’ai éliminé pas mal d’éléments qui ne me convenaient plus, mais je n’ai rien fait de fondamentalement différent. Je pense aussi que j’avais un peu plus confiance en moi et que j’ai pu lâcher prise.

Pygmalion, langues et projets

Vous vous êtes produite avec divers orchestres et chœurs. Aimeriez-vous travailler avec un ensemble en particulier ?

Peut-être avec Pygmalion : j’ai chanté dans leur chœur il y a des années. Et je trouve que Raphaël Pichon est un musicien très talentueux, avec une vision de la musique à fleur de peau.

En tant que chanteuse lyrique, vous interprétez des rôles dans différentes langues. Laquelle vous paraît la plus complexe, sur les plans linguistique et musical ?

Je dirais que le français est plus complexe d’une certaine manière, notamment à cause de la forte présence des nasales. Ensuite, quand on parle français, on fait moins d’accents toniques et plus d’accents rhétoriques pour mettre une idée en valeur, et les accents toniques tombent en fin de mot ou de phrase. Du coup, le rythme aide peut-être moins qu’en italien. Je trouve aussi que le russe n’est pas facile : il y a beaucoup de poids sur les consonnes. Il faut donc beaucoup de travail pour le comprendre et parvenir à bien le chanter.

Enfin, avez-vous de nouveaux projets que vous aimeriez partager ?

Oui, j’ai une belle saison en cours, et je commence à me dire que j’aimerais monter un programme de récital, voire de disque. Mais c’est encore en réflexion, car il est essentiel pour moi de faire les choses avec sérieux et profondeur.

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