- Auteur Yannick Pons
- Temps de lecture 6 min
Camargue à l’Unesco : une candidature pour les paysages et ceux qui les font vivre
« La Camargue, ce n’est pas que des oiseaux, c’est aussi des gens qui y vivent, qui y travaillent. » Présidente de l’association La Camargue à l’Unesco, Véronique Jullian veut associer la culture camarguaise et ses métiers à la candidature au patrimoine mondial. Soutenu par l’Occitanie, le dossier doit encore convaincre l’autre rive du Rhône, tandis qu’un projet de ligne à très haute tension inquiète l’association.

Dans les salins d’Aigues-Mortes, la récolte du sel fait partie des métiers que l’association La Camargue à l’Unesco veut intégrer à la candidature au patrimoine mondial. Alain Barthelot, saunier aux Salins du Midi à Aigues-Mortes. ©Yannick Pons
Le sel, les roseaux, les rizières, les flamants et les anguilles. Les chevaux et les taureaux, puis les hommes qui entretiennent les marais, règlent les vannes, cultivent et pêchent. Les paysages de Camargue doivent beaucoup au travail humain. « La Camargue, ce n'est pas que des oiseaux, c'est aussi des gens qui y vivent, qui y travaillent », rappelle Véronique Jullian, nouvelle présidente de l'association La Camargue à l'Unesco. Cette histoire humaine doit désormais trouver sa place dans la candidature de la Camargue au patrimoine mondial de l'Unesco.
Sauver la Camargue
Trois ans ont passé depuis les premières alertes de Bernard Poujol, à l'origine du projet. Ce riziculteur, qui confiait à des canards le désherbage de ses rizières, présidait l'association à ses débuts, en 2023. Il s'inquiétait de la salinisation des terres, de la montée des eaux et de l'avenir du Rhône. Selon lui, à Paris, la Camargue serait déjà considérée comme condamnée par la montée des eaux et la salinisation. Il prête à l'État et aux syndicats agricoles l'ambition d'y développer une agriculture industrielle, du riz aux légumes, afin de concurrencer une partie de la production espagnole. Mais lui refuse de considérer le territoire comme perdu. Le classement à l'Unesco offrirait, espère-t-il, un coup de projecteur international qui pourrait le sauver.

La Camargue est-elle déjà classée à l'Unesco ?
Créée en mai 2023, l'association engage d'abord la démarche au titre du patrimoine naturel. Le territoire dispose déjà de plusieurs reconnaissances. Réserve de biosphère de l'Unesco depuis 1977, la Camargue figure depuis 2002 sur la liste indicative française du patrimoine mondial. Une inscription sur cette liste ne vaut toutefois pas classement. Il reste aujourd'hui à démontrer la « valeur universelle exceptionnelle » du site et à prévoir sa gestion.
Une candidature naturelle et culturelle
« On s'est dit, ça ira plus vite. En trois ans, ça sera plié », se souvient Véronique Jullian. En avril encore, elle défendait une candidature exclusivement naturelle, craignant qu'une démarche mixte n'achoppe sur les traditions taurines. Les échanges institutionnels conduisent finalement l'association à envisager une candidature naturelle et culturelle. Les élevages, la riziculture, la récolte du sel et du roseau, la pêche ou la viticulture doivent aussi trouver leur place dans l'argumentaire. « On va perdre quelques années, mais en plus, je pense qu'on va y gagner en humanité. »

Les métiers qui façonnent le delta
L'ancien président Stanislas Blohorn insiste sur ces savoir-faire parfois oubliés lorsqu'on regarde le paysage. La coupe du roseau, l'entretien des réseaux d'eau, l'ouverture et la fermeture des vannes selon les conditions météo. Il parle de « biodiversité sociale », de métiers à transmettre, d'hommes et de femmes dont l'activité participe à l'entretien du territoire. Les gardians et la culture camarguaise appartiennent également à cette histoire. Encore faut-il traduire tout cela dans les critères attendus par l'Unesco.
Pour la partie naturelle, l'association retient la beauté des paysages, les processus écologiques et biologiques, puis la conservation de la biodiversité. Lagunes, marais et sansouïres sont dans le dossier. Le delta accueille les oiseaux migrateurs, abrite des habitats adaptés au sel et reste soumis aux mouvements du fleuve et de la Méditerranée.

La ligne THT, une barrière pour la candidature ?
Le projet de ligne à très haute tension destiné à alimenter le secteur de Fos-sur-Mer inquiète l'association. Véronique Jullian redoute l'installation de pylônes de 60 à 80 mètres sur une partie de la Camargue et interroge leur compatibilité avec les qualités paysagères que le dossier doit précisément défendre. « C'est un contresens, c'est un problème de compatibilité », estime-t-elle. L'association ne conteste pas le besoin d'électricité exprimé pour Fos. Elle défend l'enfouissement des lignes, tout en reconnaissant un coût et des délais supplémentaires.
La montée des eaux et la salinisation sont également au cœur du projet. L'association espère qu'une reconnaissance internationale facilitera l'accès à des financements européens et internationaux. Elle doit aussi proposer une organisation commune, capable de coordonner la préservation du territoire sans retirer leurs compétences aux structures existantes. Un conseil scientifique et un collège des élus doivent être constitués. Les études devront être financées. « On est des bénévoles », rappelle Véronique Jullian.
Un soutien politique encore incomplet
La Région Occitanie soutient désormais la candidature. Katy Guyot, conseillère régionale chargée du plan Camargue, explique avoir reçu les représentants de l'association l'an dernier, puis sollicité Carole Delga, qui a jugé la démarche légitime. Mais le soutien politique reste incomplet. L'Occitanie, le Département du Gard et plusieurs communes et intercommunalités soutiennent l'action.
De l'autre côté de la Camargue, ce n'est pas la même chanson. Seules les Saintes-Maries-de-la-Mer ont affiché leur appui. Lors de notre entretien, Katy Guyot relève encore l'absence d'Arles, de son intercommunalité et de la Région Sud. Il faudra donc convaincre sur l'autre rive du Rhône. Pour l'association, le soutien de l'ensemble du territoire conditionne la réussite du dossier. Élus, scientifiques, agriculteurs, gestionnaires et habitants doivent participer à sa construction, puis s'accorder sur la manière de préserver la Camargue à long terme.

Véronique Jullian, de Gallician à la diplomatie
Cinq générations de viticulteurs à Gallician, un oncle fondateur et propriétaire de la manade Jullian. Véronique Jullian grandit en Camargue avant de partir exercer la diplomatie culturelle et éducative. Après des études de droit et une formation à Sciences Po Grenoble, elle rejoint le ministère des Affaires étrangères. Son premier poste la conduit à Rotterdam.
Aujourd'hui retraitée, elle est l'une des trois personnes à l'origine de l'association La Camargue à l'Unesco, dont elle est récemment devenue présidente. Les valeurs de l'institution mondiale lui sont chevillées au corps. La candidature réunit son histoire familiale et son parcours professionnel, la Camargue de son enfance et les années consacrées aux échanges culturels internationaux.







